SCÈNE PREMIERE JEAN, LOUISE, GEORGES, un domestique
(Jean arrive d'un pas rapide par la porte du fond. Il a une trentaine d'années. Il entre, son chapeau sur la tête, en pardessus à collet de fourrure. Il porte à la main un rouleau de papiers qu'il va déposer sur la table. Il semble animé et triomphant. On devine que des phrases magnifiques se pressent dans son
cerveau. Ses bras esquissent des gestes, L'orateur est encore sous pression. Un valet de chambre le suit, le débarrasse de son chapeau, aide à ôter le pardessus, va ranger les effets dans l'antichambre. Jean apparaît en habit et cravate blanche. Au même instant, Louise ouvre violemment la porte, et se précipite au cou de son frère. Elle vient du dehors en toilette très élégante. Elle a maintenant environ 35 ans. Georges la suit, et son calme, un peu ironique, contraste avec l'exaltation de sa femme.)
LOUISE, couvrant son frère de baisers.
Bravo ! Bravo !... C'est merveilleux !... Ah ! mais !... C étaient des éloges, des pâmoisons autour de moi !... J'aurais voulu me coller un écriteau sur la poitrine : « Je suis la sœur de l'orateur !... »
JEAN, se dégageant pour tendre la main à Georges. Bonjour, Georges !... Vous y étiez aussi ?...
GEORGES
Comment donc !... Nous sommes venus à Paris exprès pour la cérémonie. Depuis un mois Louise ne cessait de me dire : « Jean doit prononcer un discours à l'Assemblée générale des Cercles catholiques d'ouvriers. Cette fois, coûte que coûte, je veux y assister... Tout le monde a entendu mon frère, est-ce assez ridicule que moi seule ?... » JEAN, souriant.
Vous n'étiez guère pressé de venir, à en juger par son insistance...
GEORGES Moi, dame !... J'ai 12,000 ouvriers à mes trousses, je ne me déplace pas aussi facilement qu'un joueur d'orgue de Barbarie. Mais je suis très content de mon voyage.
JEAN Sincèrement ?...
GEORGES La vérité pure !... Je me suis précipité pour vous le dire, la séance à peine terminée, mais pas moyen de vous rejoindre !... Vous étiez littéralement assiégé. Nous avons filé très intimidés. {Le valet de chambre revient avec un veston d'appartement qail présente à Jean pour Cendosser.)
JEAN Vous permettez ?...(// ôte son habit et met le veston.) Pas trop long ?...
LOUISE, indécise entre le veston et le discours. Quoi ?... Ton discours 7... (Indignée.) Oh {comment peux-tu croire ?... (Le domestique sort.) Par exemple, une allocution qui aurait gagné à durer dix minutes de moins, c'est celle du bon archevêque... Il faut du courage pour parler après toi !... Mais Monseigneur est un saint !...
JEAN, se laissant tomber sur un fauteuil.
Je suis vanné 1...
LOUISE, Vemhrassant.
Pauvre chéri !... C'est qu'aussi tu te dépenses d'une façon !... Lorsque je t'ai vu arriver sur la scène, j'ai éprouvé un sentiment d'effroi... Nous étions tant de monde !... Mais tu n'avais pas prononcé trois phrases, j étais rassurée... Il y a des moments où l'on apercevait une flamme dans tes yeux... A la lettre !... Une flamme !... Du reste, il faut l'avouer, ce doit être grisant de parler devant un pareil enthousiasme. Lorsque les bravos éclatent et qu'on se sent environné d'amour, de passion, de fièvre, est-ce qu'on n'est pas comme soulevé de terre ?...
JEAN, dont les yeux brillent.
Si !...
GEORGEb, à Jean.
Vous avez une véritable popularité... Lorsque le cortège est rentré, l'archevêque en tête et vous modestement dissimulé dans l'état-major, j'ai vu courir un frémissement parmi les gens du peuple. Autour de moi on murmurait : C'est lui I... C'est lui !...
LOUISE Cette salle des fêtes du collège Saint-Louis-de Gonzague doit contenir autant de monde que celle de l'Opéra ?...
JEAN Plus du double !... Pense donc, à l'Opéra, que de coins perdus !...
LOUISE Je m'explique à présent le bruit qu'on mène à propos des cercles d'ouvriers.
JEAN Il ne faut pas t'imaginer que mes auditeurs se comptent chaque fois par milliers. Aujourd'hui, pour l'Assemblée générale, on était venu de toute la France. Ma plus belle journée a été lorsque j'ai prononcé le discours d'inauguration du Cercle de l'Ouest dans la cathédrale du Mans. Il y avait 10.000 personnes. A la lettre, on s'étouffait !...
LOUISE Tout à l'heure aussi, on s'étouffait !... Je ne voudrais pas médire de tes bons amis les ouvriers ; ils t'écoutaient avec une ferveur qui faisait plaisir à voir... Mais ça ne sentait pas bon !...
JEAN Bah ! Il y avait dans tes environs de très belles dames !...
LOUISE
Comment ! tu m'as reconnue ?,,.
Toi, ton mari et bien d'autres...
LOUISE, à Georges.
Aurais-tu pensé, toi, qu'il distinguait les figures au milieu du public ?...
GEORGES Pourquoi pas ?... N'as-tu jamais vu les actrices en scène sourire à leurs connaissances ?...
JEAN
Même au milieu des tirades les plus pathétiques, rien ne m'échappe de ce qui se passe dans l'assemblée.
LOUISE
Prétendras-tu, lorsque tu arrachais à tout ce monde un grand cri d'admiration, que tu n'étais pas, comme nous, affolé, éperdu ?... Non, tu n'étais plus toi-même !... La preuve, c'est que le couteau sur la gorge, on ne t'aurait pas fait taire, j'en suis sûre !...
GEORGES Parbleu ! Il se ferait écharper plutôt que de subir l'humiliation de céder en public.
LOUISE, à Jean.
Accepter le martyre dans un esprit si mesquin !... Comme cela te ressemble peu I... Est-ce qu'on ne t a pas vu sacrifier tes goûts, bouleverser ton existence, te condamner à souffrir pendant des années, rien que pour une idée ?... Un pauvre diable meurt 60US tes yeux, et voilà que l'obligation de se dévouer
à ceux qui nous servent s'impose à ton cœur et transforme ton caractère... Tu t'exiles, tu ne veux même plus revenir à Miremont pendant les vacances. Les médecins nous faisaient un cas de conscience de te laisser dans ta prison. Papa te suppliait de ne pas t'obstiner. Presque mourant, tu tenais bon... C'était du martyre, cela, le plus beau de tous ! Le martyre sans spectateurs !...
JEAN
Laisse donc I...
LOUISE Le mot n'est pas de moi, mais de l'abbé Charrier... Nous l'avions prié de veiller sur toi, et il mettait à le faire une ardeur touchante... Il venait me raconter ses tourments : « Si Jean pouvait se décider à jouer pendant les récréations ! Il reste à l'écart des autres enfants. Il y a en lui quelque chose qui le vieillit de dix ans et dont il ne se distrait jamais. » Puis il te décrivait étudiant avec rage, les dents serrées, pour devenir ce que tu avais juré d'être. Plus tard, tes examens passés, il t engageait à voyager. Tu ne voulais rien entendre. Avec l'intransigeance de la jeunesse, tu te reprochais de n'avoir pas encore trouvé moyen de régénérer les masses.. Un jour, il a eu l'heureuse inspiration de te conduire dans les cercles d'ouvriers. Ta voie était trouvée... Pieusement élevé, rempli de résolutions généreuses
trop frêle pour être réclamé par le service militaire, il te fallait cette œuvre qui réunit tout ce que tu peux souhaiter : religion, dévouement, remède social.
GEORGES En admettant que donner raison à l'ouvrier contre le patron doive sauver la société !
JEAN Vous n'avez donc pas compris ?... Ce n est pas le triomphe d'une classe sur les autres que nous poursuivons, mais l'union de toutes les classes pour le bien commun..
GEORGES
Je connais votre idéal : créer de grandes familles analogues aux anciennes corporations ; les classes dirigeantes seraient investies d'une sorte de paternité ; en retour, les ouvriers auraient pour elles des sentiments filiaux. En théorie, c'est charmant. Dans la pratique, qui prendrez-vous pour trait d'union ?
JEAN
L'Eglise ! On se figure que notre œuvre a pour objet de détourner les ouvriers du cabaret en leur procurant d'honnêtes distractions. Allons donc !... Elle n'a pour but ni la moralisation ni la charité ; elle est une œuvre sociale ! Nos comités, choisis dans les classes élevées, forment des groupes d'hommes
attachés à leur foi et résolus à la propager par tous les moyens. Nous voulons également que, dans la classe ouvrière, nos cercles soient des associations d'hommes éprouvés, convaincus de leur mission et se posant à l'atelier comme les représentants et les apôtres d'une idée que voici : la religion seule peut dissiper les malentendus qui divisent un peuple. Elle dit au riche : « Argent, intelligence, instruction, toute supériorité vient de Dieu. Vous lui rendrez compte de tout. Ne soyez pas l'assassin de l ouvrier votre frère, en évaluant son travail à un prix de famine. Ce travail ne saurait être une marchandise soumise aux lois de l'offre et de la demande. Votre employé a droit à l'abondance et au bien-être. » Elle dit au pauvre : « Dieu a voulu votre infériorité, ne soyez donc ni jaloux ni haineux. Le riche ne vous a rien pris. II est privilégié par la volonté du Tout-Puissant. Il vous doit, en revanche, une juste rémunération de vos services et une aide amicale lorsque vous souffrez. Acceptez ses bienfaits sans rougir, ce qu'il vous offre, ne fût-ce qu un verre d'eau, lui sera payé en bonheur étemel. » Oui, la religion seule peut faire que le riche donne sans orgueil et que le pauvre reçoive sans humiliation. GEORGES
A merveille !... Et vous croyez que les ouvriers écoutent vos hom.élies sur Dieu qui accorde toute
supériorité ?... Ah ! la bonne blague ! Leurs bravos ont assez souligné ce qui les a frappés, pour vous donner à réfléchir.
JEAN Je vois à quel passage vous faites allusion. Je n'en regrette pas un mot... En somme, qu'y trouvez-vous à reprendre ?... Sous l'ancien régime on naissait ouvrier, on devenait patron. Il fallait conquérir des grades professionnels, et ce n'est qu'après avoir produit un chef-d'œuvre qu'on obtenait la maîtrise. Aussi l'ouvrier admirait son chef et trouvait légitime son autorité fondée sur le talent. Le patron, lui, ayant passé par le plus humble labeur, se souvenait. Il connaissait le chômage, la maladie et la détresse. L'ouvrier qui apportait ses doléances était écouté ; on pouvait discuter et s'entendre. Aujourd'hui, sous prétexte de liberté, plus d'habileté professionnelle exigée. Riche, on commande ; pauvre, on obéit. L'industriel vit dans une fièvre d'émulation féroce et, dans ce combat à outrance, il se sert de l'ouvrier comme du charbon que l'on jette sous la chaudière. Mais enfin, l'industriel, on peut s'adresser à lui, on l'attendrit ; il a femme, enfants, il a du cœur : c'est un homme !... Par malheur, il est généralement esclave, lui-même, d'inconnus qui ont versé de l'argent à un guichet ; en échange, on leur a remis des actions, c'est-à-dire de beaux papiers à
vignettes, mais sans cœur ni âme... L'action, voilà désormais le véritable maître du travailleur !..• Qu'il vienne alors exposer ses justes griefs, à qui s'adresse-t-il ?... A un papier !... Qu'il montre son corps vieilli, son enfant malade, sa femme brisée par les maternités, qui implore-t-il ?... Un papier !... GEORGES
A ces mots, tonnerre d'applaudissements, rires, satisfaction générale. Et moi je me disais que les jours d'émeute, lorsque les grévistes envahissent la maison du directeur, ce n'est pas précisément un papier qu'ils jettent par la fenêtre et traînent sanglant le long des rues. (Souriant.) Mais cette idée n a dû venir qu'à moi... Les autres vous faisaient une ovation... oh ! bien méritée !... car vous aviez soin de proclamer que l'œuvre des cercles est, avant tout, une entreprise de revendications : l'ouvrier demande justice au nom de Dieu. Qui donc soutenait que vos cercles sont des cabarets chrétiens ?... Ce sont des casernes remplies de soldats enrôlés sous une bannière. Vous mettez le Sacré-Cœur et la Vierge sur la bannière, d'accord, mais elle n en est pas moins rouge, et sachez bien que vos clients suivent la couleur et non la Vierge !
JEAN
Alors vous refusez toute efficacité à l'intervention sociale de l'Eglise ?...
GEORGES Si VOUS parliez à des croyants comme ceux qui partaient pour Jérusalem en criant : Dieu le veut I... j'aurais confiance. Mais nous n'en sommes plus là... Et, tenez, permettez-moi de dire, sincèrement, ce qui manque à vous-même pour rallumer le feu sacré chez ceux qui ne l'ont plus.
JEAN
Quoi donc ?...
GEORGES
Il VOUS manque d'être un apôtre. Un apôtre ne sait pas à combien d'auditeurs il s'adresse. Il n inventorie pas la salle avec le sang-froid d'un vieux comédien et ne guette pas l'applaudissement à l'heure où on le croit emporté par un délire surhumain. Il y a entre votre parole et celle d'un apôtre la même différence qu'entre un jardin anglais et la nature sauvage. Est-ce qu'un apôtre assortit ses mots et termine par celui qui fera le mieux flèche ?... Pour qu'un peuple sanglote aux pieds d'une idée, pas besoin de savants artifices. Il ne faut que du cœur, un cœur déchaîné !... Le vôtre est discipliné!...
JEAN Eh bien ! c'est vrai, je n'ai pas le cœur d'un apôtre... Vous mettez la plaie au vif ! Il me faudrait l'âme d'un Pierre l'Ermite, et la mienne a été touchée par l'esprit moderne. Quand j'affirme que
seuls les catholiques sont capables de sauver la société au milieu des tempêtes soulevées par la Révolution, je parle en politique bien plus qu'en chrétien. Je vois l'armée du crime grossir sans cesse, les bagnes refuser du monde ; je vois des milliers de jeunes gens recevoir devant la cour d'assises un sinistre certificat d'études au sortir de l'école athée. Devant cette marée de boue et de sang, j'entends le cri d'alarme des penseurs. Je reconnais avec angoisse que leurs efforts pour créer une morale sans obligations ni sanctions n'aboutissent qu'à des jeux de mandarins, incompris de la foule. Notre société a été bâtie sur l'idée de Dieu ; on enlève l'idée, et nous restons suspendus sur l'abîme. Je le constate, et la prière ardente qui devrait s'échapper de mes lèvres n'en sort pas !
GEORGES
Mon ami, j'avais deviné cette contradiction d'un chrétien tiède et d'un fervent défenseur de l'idée religieuse. Mais ce qui me dépasse, c'est votre âpre persévérance dans une vocation qui n'est pas la vôtre... Les satisfactions d'amour-propre, vous pourriez les recueillir dans une autre voie. Pourquoi vous faire docteur de l'Eglise, lorsque le Saint- Esprit ne vous inspire pas ?
JEAN
J'ai la conviction d'agir pour le plus grand bien
des classes laborieuses. C'est le prochain que je veux servir et non moi-même.
GEORGES, riant.
Eh bien, vous n'y réussirez pas !... Chaque fois qu'un homme de valeur se mêle des affaires d autrui, il y gagne ! Il aura beau y apporter toute 1 abnégation possible, il gardera le plus clair du profits Une intervention n'atteint pas toujours ceux qu elle vise ; elle touche forcément celui dont elle émane. Vous avez trop pratiqué les forêts pour ignorer que, dans un semis, dès qu'un jeune brin dépasse les autres, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un fil, il ne sera plus rattrapé. Il montera dans la lumière, voleur inconscient de soleil. Dans 1 humanité, il y a également des plantes voraces. Tout les aide à dominer. Le dévouement, la chanté, en fortifiant les âmes qui les pratiquent, favorisent des élans dominateurs, comme celui du rameau qui accapare le soleil. Dans la lutte pour la vie, la bonté même devient une arme !... Voilà vous !... Toute la journée vous avez parlé. Tant mieux si l'auditoire en a profité, on le saura dans quelques années ; mais que vous en ayez profité, vous, c'est certain !... Quel charme, quelle passion, quel don d'émouvoir !... Il est facile de se rendre compte, en vous écoutant, que vous avez acquis, grâce à votre apostolat, un grand maniement des âmes. Vous voilà donc
intelligent, éloquent, expérimenté, en route pour la gloire, au moyen d'une œuvre excellente ou détestable, la question ne se pose même pas !...
JEAN Mais je la pose, moi !... Nous tuons des hommes : je jure sur le cadavre de l'un d'eux d'être le soutien des humbles ; je m'y consacre de tout cœur, vous venez me dire : l'œuvre ne sert probablement qu'à vous seul !... Et j'entendrais cela sans bondir !...
GEORGES
Ah ! l'orateur, comme il brode !... Tenez, Jean, je vous prends sur le fait : vous avez des expressions par trop exagérées !... Nous tuons des hommes !... Eh ! non, nous ne tuons personne !... Une loi, que nous n'avons pas faite, oblige les hommes à travailler. II faut du fer, il faut de la houille, qu'on n'arrache à la terre qu'au prix d'efforts meurtriers. Ce n'est pas l'industriel qui prend des existences, c'est la nature indomptée. Nous tuons des hommes!... Avec des mots comme ceux-là, vous devenez vraiment dangereux.
JEAN
Il y a des assassins parmi nous, j'en connais !..
LOUISE Toute vérité n'est pas bonne à dire.
JEAN Celle que je dis sort de ma conscience !... {A Georges.) Voyons, vous, l'homme pratique, si vous étiez donné pour mission d'aider les pauvres, que feriez-vous ?...
GEORGES Ce que je fais !... Je créerais d'immenses usines, je lancerais sur le marché d'énormes productions, j'emploierais des nuées de travailleurs...
JEAN Et vous croiriez avoir exécuté vos engagements envers les deshérités ?
GEORGES Absolument. Suivant moi, il n'y a qu'une seule espèce d'êtres secourables : ceux qui ouvrent des voies nouvelles à l'activité humaine. L'immense majorité des hommes a besoin qu'on lui suggère ses idées, ses gestes. Quelques individus, supérieurement doués, combinent et réalisent devant un troupeau de singes qui copient leurs moindres mouvements. Ils sont les bienfaiteurs de ces singes, puisqu'ils se donnent la peine de vivre à leur place. Si moi, chef d'industrie, j'organise un centre d'activité où toute une population aime, s'alimente, pullule, j'ai droit à la reconnaissance. Que cette population se tire ensuite d'affaire ; qu'elle soit
adroite, économe, ordonnée ; qu'elle se défende même contre moi, rien de mieux. Depuis cent ans, tout ce que les ouvriers ont obtenu, c'est par la grève. Il est très rare que nous allions leur offrir bénévolement une augmentation de salaires. Donc, hardi !... Qu'on s'insurge !... Peut-être que je céderai, et tant mieux pour les révoltés !... Mais si je les repousse, ils n'en restent pas moins mes obligés... C'est à moi qu'ils doivent la fièvre de l'existence, avec ses joies et ses haines, même celle qu'ils me portent !... Cela vous étonne ?... Nous voilà loin de vos petites parlottes entre patrons et ouvriers... Que voulez-vous ?... Chacun a sa méthode !...
JEAN La vôtre est commode ! gagner des monceaux d'or, c'est être philanthrope !
GEORGES A condition de gagner l'or par son énergie et son intelligence : oui.
Alors, plus de charité ?...
GEORGES Au lieu de me donner une procuration en blanc, si vous regardiez de près l'administration de nos forges, vous sauriez ce que nous coûtent les hôpitaux, les écoles, les caisses de retraites alimentées
sans retenues de salaires. J'encourage Louise à soigner les blessés, à courir au-devant des misères. La charité est un devoir social, puisqu'il y a des plaies qui ne peuvent se panser que par elle. Un vagabond tombe sur le trottoir ; une croûte de pain lui sauvera la vie, c'est un crime de refuser la croûte. Mais quand vous secourez le mendiant, rendezvous service à la société ?... Ah ! que non pas !... Le mendiant est presque toujours paresseux et débauché ; en tout cas, c'est un isolé qui n'intéresse que vous, cœur compatissant... L'humanité craint son contact, comme le fruitier redoute le fruit gâté, propagateur de pourriture, et c'est l'humanité que vous prétendez servir. Comment s'y prendre pour qu'elle participe à vos dons, pour que vous soyez charitable en gros, après l'avoir été en détail ?... C'est bien là, n'est-ce pas, le problème qui vous tracasse ?... ( Signe d'assentiment. ) Moi, je l'ai résolu. Je n'ai qu'à regarder autour de moi pour m'assurer que je suis très utile, et si je mourais demain, toute une population, sans me pleurer, me regretterait... Inventez, soyez une force créatrice, et la prospérité des autres découlera de la vôtre.
JEAN Mais c'est l'égoïsme érigé en devoir !...
GEORGES Pourquoi pas, s'il est bienfaisant ?... D'ailleurs, l'égoïsme est un calomnié ! Descendez au fond des cœurs les plus compatissants... L'un vient en aide aux malheureux parce qu'il a peur des attentats que la misère exaspérée fait commettre, un autre se prive de tout pour augmenter sa part des joies éternelles. Egoïsme, tout cela, et souvent admirable !..,
JEAN Vous n'imaginez pas avec quelle avidité je bois vos paroles !,.. Elles répondent si bien aux questions que souvent je me pose ! S'il m'est prouvé que celui qui dépense hardiment ses forces dans son labeur préféré a les mêmes chances de secourir l'humanité que s'il s'attelait à beaucoup de bonnes œuvres, mon avenir sera tout changé.
GEORGES Est-ce que le présent ne satisfait pas complètement vos aspirations ?
JEAN Non, je l'avoue...
LOUISE, à Georges.
Ne te l'ai-je pas dit bien des fois ? La sainteté est
chez lui contre-nature... Nous avons grandi au même
foyer, je sais comment on 1 élevait... Le courage
était à ses yeux la première des vertus... Il y avait
alors à Miremont un vieux curé qui n'acceptait de dîner au château que si on l'accompagnait jusqu'au village à la fin de la soirée, parce qu'il n osait pas se hasarder seul dans le parc lorsqu'il faisait nuit. Eh bien, c'est Jean qui l'escortait, et revenait ensuite, solitaire, dans les ténèbres opaques de la forêt. Il avait alors huit ans. A douze ans, il sortait la nuit avec les gardes pour guetter les braconniers, et là-bas les braconniers tuent les gardes. Il saignait de ses petites mains nerveuses les sangliers coiffés par ses mâtins. On l'exerçait à faire des plaies et non à les guérir... Il s'est formé au contact des forestiers et des bûcherons, qui l'ont fait rude et ambitieux comme les grands chênes de nos bois... Comme eux, il se laisse envahir par des plantes parasites. La sensiblerie, la pitié, ce sont pour lui le lierre et le gui.
GEORGES L'énergie accumulée pendant sa jeunesse aventureuse, il l'emploie à vaincre ses instincts, au point que, né pour être un féodal, oppresseur du peuple, il est apôtre.
JEAN Apôtre raté, vous l'avez dit vous-même...
LOUISE, souriant.
Il plaisantait ! Quand on pénètre dans ta vie, on découvre des traits si touchants !... Ainsi j'ai appris
dernièrement ta conduite envers la fille de ce pauvre homme dont la mort t'avait si profondément secoué. Comme tu es bon pour elle !... Après l'accident, nous nous figurions que Prosper l'avait recueillie par pitié. Pas du tout !... C'est toi qui payais, de ta bourse de collégien, sa pension chez Prosper. A un âge où les enfants ont bien de la peine à travailler pour leur propre compte, tu la plaçais dans un couvent, avec la complicité de l'abbé Charrier, et tu dirigeais son éducation.
JEAN En effet, je me suis beaucoup occupé de Mariette.
LOUISE Que devient-elle ?...
La voilà grande. Bientôt elle nous quittera pour se marier.
LOUISE Elle habite donc chez toi ?
JEAN Oui. Elle s'occupe dans la maison avec Thérèse.
GEORGES Qu'est-ce que Thérèse ?
LOUISE Une ancienne femme de chambre de ma mère qui
gouverne son intérieur. Je te l'ai montrée pendant la séance.
GEORGES Ah ! la vieille en bonnet ?... Il y avait précisément auprès d'elle une fille assez jolie.
JEAN C'était Mariette. Je leur avais donné deux places.
LOUISE Eh bien ! mon ami, la jeune fille te gobe !... Pendant que tu parlais, elle te dévorait des yeux... Lorsque, ton discours fini, tu es rentré dans le cortège de Monseigneur, son regard ne pouvait se détacher de toi.
GEORGES, riant.
On n'est jamais grand homme pour son valet de chambre, on l'est parfois pour sa lingère !...
LOUISE, regardant l'heure.
Cinq heures !.,. Je me sauve !... J'ai rendez-vous au collège avec mon aîné pour le conduire chez le dentiste... {A Georges.) Est-ce que tu restes ?. .
GEORGES Oui... Deux mots à lui dire... (Louise embrasse Jean et sort.)