‹ Théâtre choisiChapitre 46 sur 64 · MADELEINE · texte numérisé non relu

MADELEINE

Comment ! vous vous souvenez de moi !... Je

suis bien changée, n'est-ce pas ?... Un peu moins qu'not' pauv* Miremont pourtant !...

JEAN Vous demeurez ici maintenant ?

MADELEINE, souriante.

Oui... Bonne de curé pour finir !...

ROBERT, de sa place, au troisième banc. Maman, combien de messes par mois pour vos gages ? {Tonnerre de gros rires. Madeleine, éperdue, va se blottir sur le dernier banc.)

l'abbé, resté avec Jean aux environs du Mois de Marie, promène sur l'assistance un regard satisfait. Ah ! ah ! il y a là-dedans des figures que je n'aperçois pas souvent devant moi quand je prêche. {A Jean.) Ces païens-là seraient capables de ne plus venir si je laissais ma soutane trop en vue. Je vais la cacher. (// va s'asseoir près de sa mère, accompagné d'un grognement approbateur.)

JEAN, maintenant seul en face de l'assemblée, s' adosse à la chaire et parle debout, objet d'une attention passionnée. Messieurs, j'étais presque enfant lorsque, devant le cadavre mutilé de l'un des vôtres, j'ai prononcé un serment : des hommes meurent pour nous, je veux me dévouer à eux. Ces mots, vos envoyés me les ont rappelés, et me voici.

ROBERT , Mais, en promettant de venir, j'ai formellement déclaré que je ne m'engageais pas à répéter mes conférences de Paris. Est-ce vrai, Robert ?...

JEAN niïuJ^ Parfaitement ! ft

ROBERT Hû/>»'

Si je me réservais de choisir le sujet de cet entretien, c'est que, sans en avoir conscience, je laissais évoluer mes idées dans une direction nouvelle. Aujourd'hui, mon esprit est rempli d'une clarté qui ne faisait alors que poindre, et je suis à même de m expliquer avec une absolue franchise. Ce que je dirai ne répondra guère à vos espérances. Si mes paroles vous semblent cruelles, sachez bien que, moi-même, j'ai beaucoup souffert avant de les penser.

Il y a trois mois, lors de mon entrevue avec vos envoyés, je traversais une époque singulièrement troublée de ma vie. Je constatais que peu à peu les devoirs que j'avais acceptés envers les cercles d'ouvriers devenaient un fardeau trop lourd pour mes épaules. Certes, je n'entends pas faire ici le procès de l'œuvre admirable qui, pendant des années, a été ma consolation. Ce n'est pas en elle que je n'ai plus foi, c'est en moi-même. Mon âme est pleine de sentiments qui ne devraient pas exister chez un serviteur des pauvres. Il faut me rendre à l'évidence :

LE REPAS DU LlON 185

je n'ai pas la vocation de ramener la multitude à Dieu.

L ayant constaté, je n'en poursuivais pas moins ma mission auprès des ouvriers. C'est qu'entre eux et moi il existe un pacte ; ce n'est pas mon argent que j'ai promis de leur livrer, c'est ma personne, et je tenais parole, quoi qu'il m'en coûtât... Au moment où je me débattais dans cette captivité morale, une idée nouvelle me fut suggérée... Idée que voici : on a tout autant de chances d'être utile à l'humanité en travaillant pour soi-même qu'en travaillant pour le prochain. Si vous n'êtes pas dévoué par instinct, ne vous torturez pas à l'être par devoir. L'égoïsme qui produit est, pour la multitude laborieuse, ce que la charité qui donné est pour le pauvre : une source de bienfaits. (Vive émotion. Chuchotements.)

Cette maxime vous étonne, Messieurs ; moi, elle m'indigna lorsqu'elle me fut révélée. Pourtant, à la réflexion, je ne tardai pas à m 'apercevoir qu'elle était plus réconfortante que cruelle, puisqu'elle m enseignait un nouveau moyen de vous secourir... Alors, jugez avec quelle passion je me mis à l'étutudier. Si elle était vraie, j'étais dispensé de mon apostolat, à condition d'être un acharné travailleur, La question était de savoir si, oui ou non, je me trouvais en présence d'une vérité.

Pour m'en assurer, je n'ai eu qu'à rentrer en moimême. Que suis-je ?... Un homme encore jeune, déjà célèbre, partout adulé, fêté, content de l'être. A qui dois-je cette situation ?... A vous. Messieurs, aux ouvriers, à tous ceux auxquels je me suis consacré. Oui, j'ai prospéré grâce à mes protégés, et, à supposer que je leur aie fait quelque bien, j'accapare le plus clair du profit. En cela suis-je coupable ?... Ma conscience répond : non ; car je suis rempli des intentions les plus droites et je payerais de mon sang la moindre amélioration du sort des pauvres.

Alors, j'ai regardé dans mon pays. Je n'y suis pas seul à m'occuper des classes laborieuses. Il y a des politiciens, des littérateurs, des prêtres, de simples ouvriers même, comme vous, Robert, qui se font les porte-voix des haines et des douleurs de la foule^ Toujours je constate ceci : tous ces bienfaiteurs montent, tous ils avancent plus vite et mieux que leurs frères. Sortis du rang, ils planent sur les têtes.

C'est donc une loi générale : Impossible d'aider le prochain sans le dépasser. D'où cette conclusion, d'apparence paradoxale et au fond très logique : la bienfaisance est une des formes les plus intelligentes de l'égoïsme. Voilà, du coup, l'égoïsme à demi réhabilité et, avant de me confier à lui sans scrupules, je n'avais plus qu'à vérifier si le meilleur moyen de rendre service au peuple n'était pas de

travailler pour soi-même... Je n'ai eu qu'à venir ici pour le constater. (Exclamations.)

Ah ! laissez-moi parler. Messieurs, vous n'arrêterez pas le cri qui m'échappe !... Depuis trois jours je suis à Miremont dans le trouble et l'émotion. J'ai vu de terrifiantes machines, traversé des nuées de vapeurs, pénétré à des lieues sous terre. Ce qui m'a le plus frappé, le voici : chaque fournaise, chaque outil avait son histoire. Continuellement, celui qui m'accompagnait me disait : j'avais projeté ceci ; lors de la mise en feu il s'est produit cela et j'ai été forcé de recourir à tel ou tel moyen. Il me faisait pénétrer dans cette galerie, dix fois plus vaste que n'importe quelle cathédrale, où se laminent les blocs d'acier. On n'apercevait pas un être vivant, mais d'énormes lingots d'acier incandescent se promenaient dans les airs, soutenus et dirigés par une force mystérieuse, et allaient d'eux-mêmes se placer sous les rouleaux qui, en les comprimant comme une cire molle, les allongeaient sous forme de poutrelles ou les aplatissaient en larges feuilles de tôle. Rien n'était plus impressionnant que de voir s'accomplir ce travail gigantesque dans l'atelier désert, qui semblait l'antre d'un tout-puissant magicien. Le sorcier était à mes côtés. Pour m'expliquer le miracle, il me montrait, accrochés dans les cintres, cinq ou six gamins assis devant des claviers électriques

dont ils effleuraient les touches, et, au simple contact de leurs doigts légers, un lingot monstre* tout dégouttant d'une sueur de lave, glissait rapidement vers l'endroit désigné par le maître, et s'y faisait broyer. Si je sortais des centres de fabrication pour suivre mon compagnon dans les bureaux, les écoles, les infirmeries, les cantines, je reconnaissais partout l'empreinte de son génie. Pas un détail ne lui échappe. Préoccupations, responsabilités, tout vient fondre sur lui et il suffit à tout. Son activité s étend jusqu'au delà des mers, elle n'a d'autres limites que celles du monde civilisé. Certes, en parcourant vos ateliers, j'ai vu des milliers de travailleurs haleter sur des coulées de métal, s'acharner contre des blocs de minerai, ramper sous la panse huileuse des machines ; eh bien ! toutes ces haleines gémissantes, ces regards sans joie, ces peaux noires, ne m'ont pas donné l'idée d'un labeur aussi âpre, aussi désespéré que celui de votre chef ! Son effort résume les vôtres, et, devant l'immensité de sa comception, avant tout, j'admire. {Vive sensation.) Cette admiration-là, voyez-vous, ne sera pas stérile. Elle marque une heure décisive de mon existence. En voyant vivre un peuple par le cerveau d'un homme, j ai compris tout ce qu'il peut y avoir de générosité réelle dans l'effort en apparence le moins désintéressé. Messieurs, aujourd'hui, pour la der-

nière fois, je m'adresse publiquement aux ouvriers. Les mots que Je prononçais devant eux n'étaient pas miens. Ils appartenaient à l'Eglise. Ils sont de toute beauté, et, alors qu'ils expirent sur mes lèvres, je les recommande à votre respect. Désormais, je n'emprunterai les mots de personne. Je serai Moi. Je le serai surtout par l'action. Au lieu d'aider les gens à espérer, je les ferai vivre...

ROBERT

Qu'est-ce que la vie sans espérance ?... Nous en avions une... Nous comptions qu'un seul des beaux discours où vous maudissiez la férocité du capital, prononcé ici même, suffirait pour balayer bien des abus. Vous nous le refusez, c'est un malheur !... Alors je demande autre chose. Jusqu'à présent M. Boussard vous a guidé dans l'usine, permettez qu'à notre tour nous vous fassions les honneurs du bagne. Nous nous fions à votre bonne foi pour crier d'indignation avec autant d'ardeur que vous avez crié d'admiration.

JEAN

Pas de malentendu !... Vous voulez m'enrôler contre votre maître, précisément à l'heure oii je me reproche d'avoir trop vivement combattu la toute puissance des maîtres, c'est-à-dire l'individualisme à outrance qui dérive de l'esprit moderne. A présent, je m'aperçois que l'individualisme rachète sa

dureté par les services qu'il rend. Ce n'est pas la roule qui crée, c'est un homme à lui seul plus énergique et plus intelligent que l'ensemble des autres.

ROBERT, ironique.

Celui-là même que vous appeliez exploiteur !

JEAN, souriant.

Prenez-y garde, Robert, mon confrère en éloquence : on nous appelle roublards, nous, les faiseurs de discours. Si M. Boussard est un exploiteur, vous et moi méritons le même titre. Mais nous ne sommes exploiteurs ni les uns ni les autres. Chaque fois que l'humanité avance d'une ligne, c'est qu'un isolé éclaire sa route ; si nous le rencontrons, laissons-lui la voie libre. Je serais votre plus dangereux ennemi si j'allais troubler votre chef dans l'accomplissement de son œuvre. C'est ce que je ne ferai certainement pas I...

ROBERT Vous le ferez, car vous êtes honnête homme. Admettez un instant que nous soyons lésés, ne fûtce que d'un liard. Prendrez-vous ce qui vous revient de ce liard ?

JEAN, avec fermeté.

Je ne suis plus propriétaire ici. J'ai cédé à mon beau-frère ma part des forges. (Grand silence.)

UNE VOIX Ponce Pilate !

JEAN, se redressant sous l'insulte.

Celui dont vous me jetez le nom est à jamais odieux pour avoir lâchement tui la responsabilité. Moi, au contraire, je vais bravement à elle. Ma fortune, entre les mains de M. Boussard, c'est une puissance qui m'appartient et dont je n'ai pas le droit d'user. Que j'intervienne en votre faveur, mon beau-frère objectera que je n'ai pas un mot à dire, pourvu qu'il serve mes dividendes, et voilà ce que Ponce Pilate s*en>presserait de vous déclarer en affectant de vous plaindre bien haut. J'agis tout autrement.

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