SCÈNE XII
GÉRONTE
Ne serait-ce point U maison de madame Bertrand?
MERLIN
Justement, de madame Bertrand ; la voilà : c'est une bonne acquisition, n'est-ce pas?
GÉRONTE
Oui, vraiment. Mais pourquoi cette iemme-là vend-elle ses héritages ?
On ne prévoit pas tout ce qui arrive. Il lui est survenu un grand malheur ; elle est devenue folle.
GÉRONTE
Elle est devenue folle !
MERLIN
Oui, monsieur. Sa famille l'a fait interdire ; et son fils, qui est un dissipateur, a donné sa maison pour moitié de ce qu'elle vaut. {A pari.) Je m'embourbe ici de plus en plus.
GÉRONTE
Mais elle n'avait point de fils quand je suis parti.
MERLIN
Elle n'en avait point?
GÉRONTE
Non, assurément.
MERLIN
Il faut donc que ce soit sa fille.
GÉRONTE
Je suis fâché de son accident. Mais je m'amuse ici trop longtemps ; fais-moi ouvrir la porte.
MERLIN, à part.
Ouf î nous voilà dans la crise.
GÉRONTE
Te voilà bien consterné ! Serait-il arrivé quelque accident à mon fils?
Non, monsieur.
GÉRONTE
M'aurait-on volé pendant mon absence?
MERLIN
Pas tout à fait... {A part) Que lui dirai-je?
GÉRONTE
Explique-toi donc ; parle.
MERLIN
J'ai peine à retenir mes larmes. N'entrez pas, monsieur. Votre maison, cette chère maison que vous aimez tant... depuis six mois...
GÉRONTE
Eh bien ! ma maison, depuis six mois...
MERLIN
Le diable s'en est emparé, monsieur ; il nous a fallu déloger à mi-terme.
GÉRONTE
Le diable s'est emparé de ma maison?
MERLIN
Oui, monsieur : il y revient des lutins si lutinants... C'est ce qui a obligé votre fils à acheter cette autre maison ; nous ne pouvions plus demeurer dans celle-là.
Tu te moques de moi ; cela n'est pas croyable.
MERLIN
Il n'y a sorte de niches qu'ils ne m'aient faites : tantôt ils me chatouillaient la plante des pieds, tantôt ils me faisaient la barbe avec un fer chaud ; et, toutes les nuits régulièrement, ils me donnaient des camouflets qui puaient le soufre...
GÉRONTE
Mais, encore une fois, je crois que tu te moques de moi.
MERLIN
Point du tout, monsieur : qu'est-ce qu'il m'en reviendrait? Nous avons vu là-dessus les meilleures devineresses de Paris, fa Duverger même ; il n'y à pas moyen de les faire déguerpir. Ce diable-là est furieusement tenace ; c'est celui qui possède
SCÈNE XIII — 157 ordinairement les femmes, quand elles ont le diable au corps.
GÉKONTE
Une frayeur soudaine commence à me saisir. Et, dis- moi, je te prie, n'ont-ils point été dans ma cave?
MERLIN
Hélas ! monsieur, ils ont fourragé partout.
GÉRONTE
Ah ! je suis perdu : j'ai caché en terre un sac de cuir où il y 1 vingt mille francs.
MERLIN
Vingt mille francs ! Quoi ! monsieur, il y a vingt mille francs ians votre maison?
Tout autant, mon pauvre Merlin.
MERLIN
Ah ! voilà ce que c'est ; les diables cherchent les trésors, :omme vous savez. Et en quel endroit?
GÉRONTE
Dans la cave.
MERLIN
Dans la cave? Justement, c'est là où ils font leur sabbat. A part.) Ah ! si nous l'avions su plus tôt... {Haut.) Et de quel ;ôté, s'il vous plaît?
GÉRONTE
A gauche en entrant, sous une grande pierre noire qui est t côté de la porte.
MERLiy
Sous une grande pierre noire ! vingt mille francs ! Vous deviez )ien nous en avertir : vous nous eussiez épargné bien de l'em- )arras. C'est à gauche en entrant, dites- vous?
GÉRONTE
Oui ; l'endroit n'est pas difficile à trouver. MERLIN, à part.
Je le trouverai bien. {Haut.) Mais savez- vous bien, monsieur, lue vous jouiez là à nous faire tordre le cou? Et toute la somme »st-elle en or?
1o8 - LE RETOUR IMPRÉVU
GÉRONTE
Toute en louis vieux.
MERLIN, à pari.
Bon, elle en sera plus aisée à emporter. (Haut.) Oh çà. monsieur, puisque nous savons la cause du mal, il ne sera pas difficile d'y remédier ; je crois que nous en viendrons à bout : laissezmoi faire.
GÉRONTE
J'ai peine à me persuader tout ce que tu me dis : cependant on fait tant de contes sur ces matières-là que je ne sais qu'en croire. Je m'en vais au-devant de mes hardes, et je reviens sur mes pas pour voir ce qu'il faut faire en cette occasion. Qu'il y a de traverses dans la vie ! On ne saurait avoir un peu de bien que les hommes ou le diable ne cherchent à vous rattraper.