SCÈNE II
MARCELLE, achevant de s’habiller, et tenant son rôle; GENEST.
MARCELLE
Dieux! comment en ce lieu faire la comédie?
De combien d’importuns j’ai la tête étourdie! Combien, à les ouïr, je fais de languissants!
Par combien d’attentats j’entreprends sur les sens! Ma voix rendrait les bois et les rochers sensibles ;
Mes plus simples regards sont des meurtres visibles ; Je foule autant de cœurs que je marche de pas;
La troupe, en me perdant, perdrait tous ses appas. Enfin, s’ils disent vrai, j’ai lieu d’être bien vaine.
De ces faux courtisans toute ma loge est pleine ;
Et, lasse au dernier point d’entendre leurs douceurs. Je les en ai laissés absolus possesseurs.
Je crains plus que la mort cette engeance idolâtre De lutins importuns qu’engendre le théâtre.
Et que la qualité de la profession Nous oblige à souffrir avec discrétion.
GENEST
Outre le vieil usage où nous trouvons le monde.
Les vanités encor dont votre sexe abonde Vous font avec plaisir supporter cet ennui.
Par qui tout votre temps devient le temps d’autrui. Avez-vous repassé cet endroit pathétique Où Flavie en sortant vous donne la réplique,
Et vous souvenez-vous qu’il s’y faut exciter?
MARCELLE, lui donnant son rôle.
J’en prendrais votre avis, oyez-moi réciter :
(Elle répète.)
« J’ose à présent, ô Ciel, d’une vue assurée,
« Contempler les brillants de ta voûte azurée,
« Et nier ces faux dieux qui n’ont jamais foulé
SAINT GENEST
« De ce palais roulant le lambris étoilé.
(( A ton pouvoir, Seigneur, mon époux rend hommage « Il professe ta foi, ses fers t’en sont un gage ;
« Ce redoutable fléau des dieux sur les chrétiens,
« Ce lion altéré du sacré sang des tiens,
« Qui de tant d’innocents crut la mort légitime,
(( De ministre qu’il fut, s’offre enfin pour victime,
(( Et, patient agneau, tend à ses ennemis
(( Un col à ton saint joug heureusement soumis. »
GENEST
Outre que dans la cour que vous avez charmée On sait que votre estime est assez confirmée.
Ce récit me surprend, et vous peut acquérir Un renom au théâtre à ne jamais mourir.
MARCELLE
Vous m’en croyez bien plus que je ne m’en présume.
GENEST
La cour viendra bientôt ; commandez qu’on allume.
(Marcelle sort.)
(Il repasse son rôle.)
« Il serait, Adrien, honteux d’être vaincu ;
« Si ton Dieu veut ta mort, c’est déjà trop vécu ;
(( J’ai vu. Ciel, tu le sais par le nombre des âmes « Que j’osai t’envoyer par des chemins de flammes,
« Dessus les grils ardents et dedans les taureaux Chanter les condamnés et trembler les bourreaux.
(Il répète ces quatre derniers vers.)
« J’ai vu. Ciel, tu le sais par le nombre des âmes « Que j’osais t’envoyer par des chemins de flammes,
« Dessus les grils ardents et dedans les taureaux (( Chanter les condamnés et trembler les bourreaux. » Dieux, prenez contre moi ma défense et la vôtre ; D’eft'et comme de nom je me trouve être un autre ;
Je feins moins Adrien que je ne le deviens,
Et prends avec son nom des sentiments chrétiens. ^
Je sais, pour l’éprouver, que par un long étude L’art de nous transformer nous passe en habitude; Mais il semble qu’ici des vérités sans fard Passent et l’habitude et la force de l’art.
Et que Christ me propose une gloire éternelle Contre qui ma défense est vaine et criminelle ;
J’ai pour suspects vos noms de dieux et d’immortels.
Je répugne aux respects qu’on rend à vos autels ;
Mon esprit, à vos lois secrètement rebelle,