ACTE IV, SCÈNE III
La palme qu’aujourd’hui tu perds faute de cœur,
Y joindre les martyrs, et d’une sainte audace Remplir chez eux ton rang et combattre en ta place;
Y cueillir les lauriers dont Dieu t’eût couronné,
Et prendre au ciel le lieu qui t’était destiné.
ADRIEN
"^Pour quelle défiance altères-tu ma gloire ?
Dieu toujours en mon cœur conserve sa victoire ;
Il a reçu ma foi, rien ne peut l’ébranler.
Et je cours au trépas, bien loin d’en reculer.
Seul, sans ters, mais armé d’un invincible zèle,
Je me rends au combat où l’empereur m’appelle ;
Mes gardes vont devant, et je passe en ce lieu Pour te tenir parole et pour te dire adieu.
M’avoir ôté mes fers n’est qu’une vaine adresse Pour me les faire craindre et tenter ma laiblesse ;
Et moi, pour tout effet de ce soulagement.
J’attends le seul bonheur de ton embrassement.
Adieu, ma chère sœur, illustre et digne femme ;
Je vais par un chemin d’épines et de flamme.
Mais qu’auparavant moi Dieu lui-même a battu.
Te retenir un lieu digne de ta vertu.
Adieu : quand mes bourreaux exerceront leur rage. Implore-moi du ciel la grâce et le courage De vaincre la nature en cet heureux malheur,
Avec une constance égale à ma douleur.
NATALIE, l’embrassanl.
Pardonne à mon ardeur, cher et généreux frère.
L’injuste impression d’un soupçon téméraire,
Qu’en l’apparent état de cette liberté.
Sans gardes et sans fers, tu m’avais suscité :
Va, ne relâche rien de cette sainte audace Qui te fait des tyrans mépriser la menace.
Quoiqu’un grand t’entreprenne, un plus grand est pour toi. Un Dieu te soutiendra, si tu soutiens sa foi.
Cours, généreux athlète, en l’illustre carrière Où de la nuit du monde on passe à la lumière ;
Cours, puisqu’un Dieu t’appelle aux pieds de son autel. Dépouiller sans regret l’homme infirme et mortel ; N’épargne point ton sang en cette sainte guerre ; Prodigues-y ton corps, rends la terre à la terre ;
Et redonnes à Dieu, qui sera ton appui,
La part qu’il te demande et que tu tiens de lui ;
Fuis sans regret le monde et ses fausses délices,
SAINT GENEST
Où les plus innocents ne sont point sans supplices,
Dont le plus ferme état est toujours insconstant,
Dont l’être et le non-être ont presque un même instant, Et pour qui toutefois la nature aveuglée Inspire à ses enfants une ardeur déréglée,
Qui les fait si souvent, au péril du trépas.
Suivre la vanité de ses trompeurs appas.
Ce qu’un siècle y produit, un moment le consomme. Porte les yeux plus haut, Adrien ; parais homme : Combats, soutire et t’acquiers, en mourant en chrétien, Par un moment de mal, l’éternité d’un bien.
ADRIEN
Adieu, je cours, je vole au bonheur qui m’arrive ;
L’effet en est trop lent, l’heure en est trop tardive ! L’ennui seul que j’emporte, ô généreuse sœur.
Et qui de mon attente altère la douceur.
Est que la loi, contraire au Dieu que je professe.
Te prive par ma mort du bien que je te laisse.
Et, l’acquérant au fisc, ôte à ton noble sang Le soutien de sa gloire et l’appui de son rang.
NATALIE
Quoi ! le vol que tu prends vers les célestes plaines Souffre encor tes regards sur les choses humaines?
Si dépouillé du monde et si près d’en partir,
Tu peux parler en homme et non pas en martyr ?
Qu’un si faible intérêt ne te soit point sensible ;
Tiens au Ciel, tiens à Dieu d’une force invincible; Conserve-moi ta gloire, et je me puis vanter D’un trésor précieux que rien ne peut m’ôter.
Une femme possède une richesse extrême.
Qui possède un époux possesseur de Dieu même.
Toi, qui de ta doctrine assistes les chrétiens.
Approche, cher Anthisme, et joins tes vœux aux miens.