LES MÊMES ; AMPHITRYON, SOSIE
AMPHITRYON, à part.
Le plaisir est plus doux quand on ne l’attend pas.
Et ma vue en ce lieu sera d’autant plus chère Qu’elle est moins altendue et que moins on l’espère.
ALCMÈNE, à part.
De quel avis nouveau naît ce prompt changement?
Je ne sais que juger en cet étonnement.
Ma chaste afïection, lui serais-tu suspecte? Douterait-il, hymen, combien je te respecte?
Vient-il voir à quel point me touche son départ? Quelque tard qu’il arrive, il vient encore tard. J’ignore quelle fin son retour se propose ;
Mais je bénis l’effet, quelle qu’en soit la cause.
AMPHITRYON, abordant Alcmène.
Le ciel te rie, Alcmène, et soient bénis les dieux Dont le soin provident me ramène en ces lieux! Viens-je aussi désiré que je te suis fidèle,
Et t’es-tu conservée aussi saine que belle ?
SOSIE, à part.
Le beau ravissement, et le plaisant transport Qu’elle me veut marquer par ce muet abord I Quelle est cette surprise, et quel trouble l’agite?
La porte aurait parlé depuis qu’elle médite.
AMPIIITUYON
Dieux ! quels sont ces mépris et ces retardements
104 LES SOSIES
Que ta défense apporte à nos embrassements?
ALCMÈNE
Mais quel dessein plutôt, ou quelle humeur vous porte A me venir railler et jouer de la sorte?
Qui, vous oyant parler, ne croirait qu’à ce jour Vous faites en ce lieu votre premier retour.
Et que vous m’apportez les premières nouvelles De votre heureux succès et du sort des rebelles?
AMPHITRYON
Qui le croirait ainsi ne s’abuserait pas :
Je viens de prendre port, j’arrive de ce pas ;
Et ce baiser, payé d’une froideur si forte.
Est le premier salut que ma bouche t’apporte.
ALCMÈNE
Raillons, s’il faut railler ; vos plaisirs me sont doux,
Et je suis obligée à souffrir tout de vous :
Mais quel sujet retarde ou rompt votre voyage? Avez-vous observé quelque mauvais présage ? Êtes-vous menacé par le vol des oiseaux?
Quelque soudain orage a-t-il ému les eaux?
Avez-vous redouté le pouvoir de Neptune,
Et laissez-vous l’armée au soin de la Fortune?
AMPHITRYON
Et quand, s’il t’en souvient, partis-je de ce lieu?
ALCMÈNE
Au lever du soleil vous m’avez dit adieu.
AMPHITRYON, à Sosie.
Sosie, écoute. O dieux 1 quelle est sa frénésie?
ALCMÈNE
Je croirai là-dessus le rapport de Sosie.
SOSIE
Elle dort ; laissons-la, nous troublons son repos : Peut-elle sans rêver nous tenir ces propos?
ALCMÈNE
Non, non, je vous entends, je discours et je veille : Veillant, je vous ai vus.
AMPHITRYON
Quelle est cette merveille ?
SOSIE
Si d’un pilote adroit nos vaisseaux gouvernés. Dormant, jusqu’en ce lieu nous avaient amenés.
Et que ce bon nocher pût introduire au monde L’art de ramer sur tefre aussi bien que sur l’onde?