ACTE IV, SCÈNE V
Que, veuve avant l’hymen, je pleure à vos genoux. Mais, apprenant, grand roi, cet accident sinistre. Hélas ! en pourriez-vous soupçonner le ministre ? Oui, votre sang suffît pour vous en faire foi :
(Montrant Ladislas.)
Il s’émeut, il vous parle et pour et contre soi,
Et, par un sentiment ensemble horrible et tendre, Vous dit que Ladislas est meurtrier d’Alexandre. Ce geste encor. Seigneur, ce maintien interdit.
Ce visage effrayé, ce silence le dit,
Et, plus que tout, enfin, cette main encor teinte De ce sang précieux qui fait naître ma plainte. Quel des deux sur vos sens fera le plus d’effort.
De votre fils meurtrier ou de votre fils mort?
Si vous étiez si faible, et votre sang si tendre Qu’on l’eût impunément commencé de répandre, Peut-être verriez-vous la main qui l’a versé Attenter sur celui qu’elle vous a laissé :
D’assassin de son frère, il peut être le vôtre;
Un crime pourrait bien être un essai de l’autre : Ainsi que les vertus, les crimes enchaînés Sont toujours ou souvent l’un par l’autre traînés. Craignez de hasarder, pour être trop auguste.
Et le trône et la vie, et le titre de juste.
Si mes vives douleurs ne vous peuvent toucher,
Ni la perte d’un fils qui vous était si cher,
Ni l’horrible penser du coup qui vous la coûte, Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte;
(Elle tire un poignard de sa manche.)
Et, s’il ne VOUS émeut, sachez où l’on l’a pris; Votre fils l’a tiré du sein de votre fils ;
Oui, de ce coup. Seigneur, un frère fut capable ; Ce fer porte le chiffre et le nom du coupable. Vous apprend de quel bras il fut l’exécuteur.
Et, complice du meurtre, en déclare l’auteur :
Ce fer qui, chaud encor, par un énorme crime A traversé d’amour la plus noble victime. L’ouvrage le plus pur que vous ayez formé.
Et le plus digne cœur dont vous fussiez aimé ;
Ce cœur enfin, ce sang, ce fils, cette victime. Demandent par ma bouche un arrêt légitime.
Roi, vous vous feriez tort par cette impunité,
Et, père, à votre fils vous devez l’équité.
J’attends de voir pousser votre main vengeresse
VENCESLAS
Ou par votre justice ou par votre tendresse ;
Ou, si je n’obtiens rien de la part des humains,
La justice du Ciel me prêtera les mains :
Ce forfait contre lui cherche en vain du refuge;
Tl en fut le témoin, il en sera le juge;
Et, pour punir un bras d’un tel crime noirci.
Le sien saura s’étendre et n’est pas raccourci.
Si vous lui remettez à venger nos offenses.
VENCESLAS
Contre ces charges, prince, avez-vous des défenses?
LADISLAS
Non, je suis criminel : abandonnez, grand roi, Cette mourante vie aux rigueurs de la loi ;
Que rien ne vous oblige à m’être moins sévère; Supprimons les doux noms et de fils et de père,
Et tout ce qui pour moi vous peut solliciter. Cassandre veut ma mort, il la faut contenter ;
Sa haine me l’ordonne, il faut que je me taise.
Et j’estimerai plus une mort qui lui plaise Qu’un destin qui pourrait m’affranchir du trépas. Et qu’une éternité qui ne lui plairait pas.
J’ai beau dissimuler ma passion extrême. Jusqu’après le trépas mon sort veut que je l’aime. Et, pour dire à quel point mon cœur est embrasé. Jusqu’après le trépas qu’elle m’aura causé.
Le coup qui me tûra pour venger son injure Ne sera qu’une heureuse et légère blessure,
Au prix du coup fatal qui me perça le cœur.
Quand de ma liberté son bel œil fut vainqueur : J’en fus désespéré jusqu’à tout entreprendre;
Il m’ôta le repos, que l’autre me doit rendre : Puisqu’être sa victime est un décret des deux. Qu'importe qui me tue, ou sa bouche ou ses yeux ? Souscrivez à l’arrêt dont elle me menace ;
Privé de sa faveur, je ne veux point de grâce : Mettez à bout l’effet qu’amour a commencé, Achevez un trépas déjà bien avancé ;
Et, si d’autre intérêt n’émeut votre colère.
Craignez tout d’une main qui peut tuer un frère.
VENCESLAS
Madame, modérez vos sensibles regrets.
Et laissez à mes soins nos communs intérêts ;
Mes ordres aujourd’hui feront voir une marque Et d’un juge équitable et d’un digne monarque ;