ACTE III, SCÈNE II
Aussi qui n’eut jugé qu’il lui parlait sans feinte ?
ALCMÈNE
Pourquoi n’amenez-vous ce fidèle témoin Qui peut de lausseté me convaincre au besoin?
JUPITER
Fais-tu d’une risée un discours d’importance,
Et d’un mot dit par jeu tires-tu conséquence?
ALCMÈNE
Je sais combien l’affront me touche vivement.
JUPITER
Mon regret m’en punit assez cruellement,
Et ce que j’en croyais démentait mes paroles.
ALCMÈNE
J’ai fait par ma vertu qu’elles étaient frivoles :
A vos mauvais soupçons elle a tranché le cours ;
Mais je le veux trancher à vos mauvais discours. Détournons les malheurs où l’hymen nous expose,
Et pour les détourner ruinons-en la cause ;
Laissons faire à ce jour ce qu’un autre ferait,
Et rompons un lien qui nous étoufferait.
JUPITER
Ab ! ne m’oblige pas à tant de pénitence :
Proportionne au moins le supplice à l’offense ;
Oppose ta froideur aux baisers que je veux.
Et de quelque mépris paie aujourd’hui mes vœux.
Mais qu’aucun accident me sépare d’Alcmène ! Souhaite-moi la mort plutôt que cette peine :
Si quelque autre est plus sage en mon opinion,
Qu’à jamais Jupiter haïsse Amphitryon !
Mais qu’il l’aime plutôt, et qu’il lui soit prospère.
JUPITER
J’ai juré justement, justement je l’espère.
Puis-je espérer aussi de vaincre ta rigueur?
ALCMÈNE
Dieux ! qu’avec peu d’effort vous me gagnez le cœur,
Et que j’ai de bonté !
JUPITER, l’embrassant.
Tel est l’ordre des choses,
Que toujours quelque épine accompagne les roses : Quelque nœud si serré qui joigne deux amours,
Toujours quelque accident en traverse le cours:
Mais notre ardeur enfin de ces douces querelles.
Gomme un feu d’un peu d’eau, prend des forces nouvelles ;
LES SOSIES
D’un petit différend naît une longue paix,
Et d’une triste cause il sort de beaux effets.
CÉPHALIE.
Enfin un doux repos à ce trouble succède,
Comme un calme profond que l’orage précède.
Quel pardon n’obtiendrait un si beau repentir? Mon cœur en est touché jusqu’à le ressentir. D’une et d’autre façon j’ai beaucoup d’innocence Je prends part au supplice, et j’ai reçu l’offense.
JUPITER
La glace brûlera, quand ce cœur généreux Aura pu concevoir un dessein rigoureux,
Alors qu’un souverain de si noble naissance Pourra cruellement user de sa puissance.
Que ce sein, le palais des Grâces et d’Amour, Aura pu d’un tyran devenir le séjour.
Aussi, certes, à voir ce miracle visible.
On est bien insensé si l’on est insensible :
Pour moi, si, souverain des dieux et des mortels Je voyais cet objet au pied de mes autels.
M’en laissant adorer, je croirais faire un crime; Je voudrais de son dieu devenir sa victime,
Et je croirais du prix de la terre et des deux N’acheter pas assez un regard de ses yeux.
Juge combien l’espoir d’obtenir davantage Mettrait donc d’artifice et de soins en usage ;
Et si ni ton époux, ni ta fidélité
Aux vœux d’un tel rival soustrairaient ta beauté.
ALCMÈNE
Cet éloge affecté, cette ardeur sitôt née Sortent à mon avis des lois de l’hyménée ;
Un pareil compliment ne vous est pas commun.
Je ne l’achève pas, puisqu’il t’est importun :
Il témoigne en effet un peu de jalousie,
(A Céphalie.)
Mais qui ne te nuit point. Vous, appelez Sosie; Qu’il amène les chefs du reste des soldats.
S’ils sont encore au port, prendre ici le repas.
(A part.)
Ainsi de la maison sans soupçon je le chasse,
Où Mercure aussitôt occupera sa place.
(Céphalie sort.)