‹ Théâtre choisiChapitre 59 sur 375 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

CRANTÉE.

Passez, que de semblables jeux Ne soient à leur auteur des plaisirs hasardeux : Songez à votre tête.

En cas de raillerie,

Je pourrais justement craindre votre furie,

Et je craindrais encor pour ma témérité Si je vous arrêtais de mon autorité :

Mais le roi m’obligeant à cette violence,

Accusez sa rigueur, non pas mon insolence ;

Son ordre est un bouclier à la main qui le sert.

Et ce même bouclier tient ma tête à couvert.

crantée.

Eh! comte, d’où lui naît cette aveugle colère Qui lui fait dépouiller tout sentiment de père,

Et le veut obliger à punir en son fils Ce qu’il pardonnerait même à ses ennemis ?

Qu’il expose mon crime à l’exacte censure Du plus sévère esprit qui soit en la nature ;

Que mon pire ennemi rende ce jugement :

Loin de me condamner, il plaindra mon tourment. Aimer est mon forfait, et mon juge est mon père. Quel forfait est plus doux? quel juge plus sévère? Jamais de ce beau feu ne fut-il enflammé.

Et puis-je être son fils s’il n’a jamais aimé?

LE COMTE

Aimer est un beau crime, et surtout excusable ; Mais l’inégalité rend le choix méprisable.

Il souhaite à vos vœux plus de proportion ;

Il condamne l’objet, non pas la passion.

CRANTÉE.

L’Amour, cette puissance aux libertés fatale.

Ce doux maître des cœurs, rend toute chose égale; Il sait bien mesurer les objets aux désirs.

Et la proportion est où sont les plaisirs.

LE COMTE

Mais on a vu souvent du mauvais choix d’un prince Naître le déshonneur de toute une province.

Notre intérêt est joint à la rigueur du roi :

Un prince comme vous est plus aux siens qu’à soi.

CRANTÉE.

De l’insolence encor passer jusqu’à l’injure!

Je l’entends, malheureux, et, lâche, je l’endure.

150 LAURE PERSÉCUTÉE

Déshonorer l’État! moi, traître! en quoi? comment?

LE COMTE

Non pas encor, Seigneur, mais on craint seulement.

ORANTÉE.

Et quoi?

LE COMTE

L’événement d’une amour obstinée Qui vous peut engager jusques à l’hyménée.

On ne vous détend pas ces mouvements légers Dont vous ne prétendez que des fruits passagers ; Votre père en cela s’accorde avec votre âge,

Et vous les retrancher serait vous faire outrage. Mais il ne peut souffrir qu’un objet inégal Prétende avecque vous jusqu’au nœud conjugal,

Et que votre jeunesse, encor bouillante et prompte. Vous couvre le premier d’une éternelle honte.

Car cette Laure enfin, avec tous ses appas.

N’a rien qui puisse plaire à des yeux délicats.

Et la commune voix en fait une peinture Qui ne l’enrichit point des dons de la nature :

Elle est noble, on le croit; mais, au reste, Seigneur, Fort pauvre de fortune, et peut-être d’honneur.

ORANTÉE.

Impudent, imposteur, ton insolence extrême Va jusqu’à cet outrage et jusqu’à ce blasphème !

Qui me tient qu’en ce lieu je n’écris de ton sang Le mérite de Laure et quel sera son rang ?

Crois, trop crédule esprit, qu’à ta seule ignorance Tu dois l’impunité de cette irrévérence.

Que ton salut dépend de ne connaître pas Ce chef-d’œuvre immortel de vertus et d’appas.

Si son nom sort jamais de ta prolane bouche Qu’avec tous les respects dus à ce qui me touche.

Et qu’en attribuant à ce jeune soleil Les qualités de l’autre, à peine son pareil,

Sache que cette main soutiendra son estime.

Et que ton châtiment suivra de près ton crime.

Parle d’elle en tremblant, comme des immortels.

Et jamais qu’à genoux et au pied des autels.

J’excite avec regret votre juste colère;

Mais je suis d’autre part les mouvements d’un père Qui veut être obéi, qui guide ici mes pas,

Qui seul m’ouvre la bouche et me lève le bras.

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