SCÈNE IX
CRANTÉE, LAURE.
LAURE, à part.
Il ne me connaît pas.
ORANTÉE.
Cherchons Laure, suis-moi :
Seul, prouve-moi ta foi, quand chacun m’abandonne ; Seul, joins ton sang au mien, si le besoin l’ordonne. Mourons avecque Laure ; allons, ne craignons rien :
Mais vendons chèrement notre sang et le sien.
LAURE
Oui, Seigneur, je suivrai votre louable envie ;
Laure ne mourra point qu’on ne m’ôte la vie :
Je sais que, la perdant, aussitôt je vous perds ;
Pour vous aussi je l’aime, et pour vous je la sers.
ORANTÉE.
Mes yeux, m’abusez-vous? Que vois-je? Approche, page. Qui de ma Laure, ô dieux! t’a donné le visage?
Est-ce vous, ma princesse? O sort ! que tu m’es doux !
LAURE
Quoi, Seigneur, au besoin me méconnaissez-vous?
A peine puis-je encor désabuser ma vue,
LAURE PERSÉCUTÉE
Et vous-même au miroir, par vous-même déçue,
Ne vous connaîtriez pas sous ce faux vêtement.
Qui vous a conseillé ce travestissement?
LAURE
Votre fidèle Octave, et, sans son assistance,
J’opposais à ma perte une vaine défense.
Cet habit m’a soustraite à la fureur du roi :
De ce pas à moi-même il s’est enquis de moi.
Et je vois bien qu’il faut qu’une même journée Éclaire pour ma perte et pour votre hyménée.
Vienne donc le parti qui vous est destiné.
Et que ce triste accord de mon sang soit signé !
Chaque jour de Pologne on attend sa venue.
Ne lui préférez pas une fille inconnue.
Étrangère, sans bien, et dont l’extraction Avec votre naissance est sans proportion.
Oui, Seigneur, épousez, quelque ardeur qui vous presse, L’intérêt de l’État bien plus qu’une maîtresse.
Le peuple est en ce point plus heureux que les rois Qu’ils n’ont pas comme lui la liberté du choix. Qu’attachés par leur rang au bien de leurs provinces. Ils épousent en serfs, et leurs sujets en princes.
ORANTÉE.
Ah ! madame, la peur altère votre foi :
Qui juge mal d’autrui fait mal juger de soi.
Moi ! que je vous perdisse, et qu’après cette perte On voulût qu’en mon lit une autre soit soufferte !
O l’effroyable monstre, et l’horrible serpent Que je croirais sentir en ma couche rampant !
Du penser seulement son regard m’empoisonne ;
Je tremble et je frémis de l’horreur qu’il me donne. Non, non, le roi ne peut, avec tout son courroux.
Faire que je ne vive ou meure avecque vous.
Oui, Laure, nos destins auront même aventure ;
Nous aurons même trône ou même sépulture.
LAURE
Mais l’infante ?
ORANTÉE.
Un des miens lui porte de ma part Un assuré moyen d’empêcher son départ :
Je lui mande en deux mots que ma foi s’est donnée Avant qu’on proposât ce second hyménée.
Et que mon père à tort m’a si tard déclaré Ce glorieux dessein qui m’eût trop honoré.