ACTE I, SCÈNE
Je ferai quelque jour mentir mes ennemis :
Si J’obtiens ce bonheur, vous verrez un visage Qui ne ressemble point à cette fausse image :
Par lui je convaincrai votre crédulité De trop de confiance et de facilité :
Laure est l’achèvement de toutes les merveilles ;
Sa grâce est sans défaut, ses vertus sans pareilles;
Ce Dieu qui se dévore et qui se reproduit,
'Qui se cherche soi-même et soi-même se luit.
N’a vu, voit, ni verra dans toute la nature De merveille passée, ou présente ou future.
Riche du moindre éclat, ni des moindres trésors Qui parent son esprit, et son âme et son corps.
LE ROI
Dieux ! avec quelle honte et quelle patience De ton mauvais esprit fais-je l’expérience !
Fou, stupide, insensé, si l’usage et le temps Ne t’ont encor pourvu de raison ni de sens.
Laisse-toi gouverner par ceux dont la sagesse Avecque tant de soin pour ton bien s’intéresse;
Ou si, dans cette jeune et bouillante saison.
Tu n’es absolument dépourvu de raison.
Soumets ton sens au mien, et défère à qui t’aime Avant que, te sentant, tu t’aimasses toi-même.
Ta passion est juste, et ta Laure, dis-tu,
Est la sagesse même, et la même vertu!
Quel aveugle respect, quelle bonté m’arrête Que ma main de ton corps ne sépare ta tête.
Où le raisonnement, du bon sens séparé.
Ne produit rien de mûr et rien que d’égaré?
LE COMTE
Remettez- vous. Seigneur, et qu’en vous la prudence Bannisse la fureur d’avecque la puissance.
Régner et s’emporter font un mauvais accord ;
L’un est d’un faible esprit, l’autre d’un homme fort ; L’un rend serf de soi-même, à l’autre on rend homma L’un est une puissance et l’autre est un servage,
Ce corps, qui vient de vous, est vôtre absolument ; L’esprit, qui vient du ciel, est à lui seulement : Disposez donc du corps, traitez-le comme vôtre ;
Mais permettez au ciel de disposer de l’autre.
LE ROI
O belle conséquence ! ô fou raisonnement I
LAURE PERSÉCUTÉE
Le ciel est donc auteur de ton aveuglemenl?
Sa providence donc te destine une femme Perdue, abandonnée, entre toutes infâme,
Qui de mille assouvit les désirs dissolus.
Et capable de tout, si ce n’est d’un refus ;
Au reste, à ce qu’on dit, bien moins belle que vaine Et qu’un œil délicat ne souffrirait qu’à peine.
C’est là ce digne objet et ce choix précieux Qu’à l’honneur de ta couche ont destiné les cieux?
CRANTÉE.
Quiconque vous ait fait cette fausse peinture.
Si j’en apprends le nom, il mourra, je le jure.
Pour vous laisser la vie en ce juste courroux.
Il ne me faut pas moins que la tenir de vous :
Mais qu’à jamais les dieux en prolongent la course! Mon sang me vient du vôtre, il révère sa source. Laure, au reste, est honnête, et j’atteste les dieux Que ma mère elle-même, oui, ne véquit pas mieux Et, touchant les défauts qu’on peint en son visage. Si quelqu’un qui Fait vue a tenu ce langage,
Et s’il ne vous flattait, je suis un imposteur : Faites couper un jour la langue du menteur.
Non, Seigneur, il n’est rien que Laure ne surpasse ; Auprès de ce qu’elle est toute grandeur est basse : Pour venir jusqu’à moi croyez qu’elle descend.
Et ne peut épouser un roi qu’en s’abaissant.
LE Ror.
Lâche sang de mon sang, avec quelque justice Que mon ressentiment penche vers ton supplice,
Je veux à ta folie, et non à ton dessein.
Rapporter ces effets d’un jugement malsain,
Et je m’offre de faire, en présence du comte.
Un accord avec toi dont tu mourras de honte.
Mets cet infâme objet de ton lâche désir En l’endroit le plus sûr que tu puisses choisir,
Et, si je puis prouver à ton impertinence Et sa méchante vie et son incontinence.
Défère à mon vouloir, qui respire ton bien.
Comme, ne le pouvant, je me soumets au tien.
ORANTÉE.
Une fidèle preuve, et que j’en aurais eue
Ou par ma propre oreille, ou par ma propre vue,
Me la ferait haïr à l’égal de la mort.