SCÈNE IV
DESROCHES, DEULLE; RIFLARD, en chasseur.
RIFLARD, entrant en «cine,
Jacques, emmène Patineau; je ne chasse plus.
DBLILLB, appelant.
Écoutez donc, monsieur, monsieur.
RIFLARD
Mille pardons; je n'avais pas l'avantage de vous apercevoir du premier abord. Que puis-je, s'il vous platt, pour votre service?
DBSROGHES.
Indiquez-nous, je vous prie, le' chemin le pins court pour arriver à la ville que nous apercevons.
RIFLARD
Ces messieurs sont des étrangers et des gens l)»QDBètes, mon coup d'oeil me trompe rarement. Je suis moi-même domicilié dans ladite ville, ei
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J'aurai, si vous me raccordez, Thonneur de tous y conduire.
DESROCHIES.
Bien sensible. [Bat à Deliiie.) Voilà un homme qui donne une bonne idée de la politesse du pays.
DELlLLE, bas à Desrochet,
Et du ridicule. Ce ton emphatique...
DESROCHES, de même.
Ce pauvre cher homme, pourquoi ne veux-tu pas qu'il soit ridicule ?
RIFLARD
Ces messieurs comptent-ils faire un long séjour dans notre endroit ?
DELILLE
Mais non.
DESROCHES
Nous ne savons encore.
RIFLARD
Tant pis. Sans avoir l'avantage de vous connaître, je me serais fait un plaisir de vous faire admirer toutes nos curiosités; et grâce au ciel et aux soins du préfet de notre département, nous n'en manquons pas. Avant le canon, c'était une ville de guerre ; on peut en juger par les remparts. Elle a soutenu un siège sous le règne de Clovis, où il a péri cinquante mille habitants.
J'ai cru qu'elle n'avait jamais compté que sept à huit mille âmes.
RIFLARD
C'est juste... mais la chronique du temps... La ville basse est antique et mal bâtie ; il y a un coin de la grande rue où l'on ne saurait passer deux de front ; mais le quartier neuf, c'est un vrai bijou.
DESROCHES
Tu vois bien que c'est une ville charmante.
RIFLARD
Très agréable au moins. Des promenades pittoresques, le mail, le petit cours. Le sang y est superbe, la vie y est excellente, le poisson exquis, la marée presque aussi fraîche qu à Paris; le vin du cru vaut le Bourgogne. Deux foires par an, une société choisie, la bouillotte à trente sous, et la co-
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médie bourgeoise, établie par bienfaisance, où Ton s'amuse en faisant l'aumône.
DBLILLB.
Je vois que nous parlons à un des principaux habitants.
RIFULBD.
y Y joue un certain rôle. Vous y entendrez parler de François Riflard, quoique je n'y aie qu'un pied-à-terre, parce qu'habituellement je loge à mon château, un fort joli endroit, et qui me convient pour la chasse, les créneaux, les tourelles et le pont-levîs, que j'ai conservés en mémoire de mes ancêtres, non pas que je tienne à toutes ces chimères, à tous ces préjugés de noblesse et de féodalité dont je me réjouis avec tous les philosophes c[ue nous soyons débarrassés ; mais on est bien aise de pouvoir se rappeler à soi-même et aux autres qu'on, a eu un aïeul qui fut tué à la première croisade.
DELILLE
Quoi ! vous avez eu un aïeul..
RIFLARD
Rodolphe Riflard, aide de camp de Baudoin, comte de Toulouse : il en est question dans la Jérusalem délivrée.
DBLILLB.
C'est donc un petit Paris que votre ville ?
RIFLARD
Juste. Bal masqué pour l'hiver, bal champêtre pour l'été, un limonadier qui a commencé au café de Foy, et qui fait les glaces dans la perfection, pourvu qu'on les lui commande une semaine à l'avance. Notre jeunesse est galante, brave, et fait assaut avec les plus forts maîtres d'armes des régiments qui passent. Je sais assez bien me servir d'un fleuret, moi qui vous parle ; quand on a touché Saint-Georges!... Des mœurs d'ailleurs, un excellent ton, parce que toutes nos femmes sont vertueuses et ndèles à leurs maris ou à leurs amants. Dans une petite ville on sent la nécessité des égards et des procédés. De la littérature: nous avons un journaliste, un imprimeur et deux auteurs, sans compter les amateurs qui font des charades, des logogriphes et des bouquets. Je vous demande pardon si je vous entretiens de
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toutes ces misères; j*aime mon pays, et je saisis FoccasioD d'en faire les honneurs. J'aurais bien pu me fixer à Paris, mais je n'aime pas Paris.
DBSROCHBS.
Vous n'aimez pas Paris ! Oh ! vous avez bien raison.
RIFLARD
Un bruit, un tumulte, et des mœurs affreuses. Ob 1 vive la province! on s'y amuse autant pour le moins, et avec plus de décence, parce que ta probité. . . (En regardant daiu /«/oncf.) Maispermettez donc, je ne me trompe pas, c'est la carriole de madame de Senneville que j'aperçois au haut de la côte.
J)ESROCHES.
Qu'est-ce que vous dites ? madame de SenneviJle ? En effet, elle habite ce pays.
DELULB.
Tu la connais?
RIFLARD
Vous la connaissez?
DESROCHBS.
Une jolie femme?
RIFLARD
La plus joliedu pays, et nous n'en manquons pas.
•DESROCHBS.
Dans un voyage (qu'elle fit à Paris, j'eus le plaisir de la voir, ainsi que son oncle.
RIFLARD
. Le vieil asthmatique, qui fait toujours bâtir ?
' DESROCHBS.
Elle ne me reconnaîtra pas, probablement.
RIFLARD
Une femme charmante, pleine de sensibilité, et qui, entre nous, n'est pas sans une espèce d'intérêt pour votre serviteur. Il y avait mille rivaux ; dès que j'ai paru, ils se sont tous éclipsés. Je veux vous présenter à elle; dans l'instant je reviens. Sans adieu, messieurs. (// son.)