ACTE III, SCÈNE V
HARPAGON
Que diable! toujours de l’argent! Il semble qu'ils n’aient rien autre chose à dire : de l’argent! de l’argent! de l’argent! Ah! ils n’ont que ce mot à la bouche : de l’argent! Toujours parler d’argent! Voilà leur épée de chevet : de l’argent!
VALÈRE
Je n’ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l’argent! c’est une chose la plus aisée du monde, et il n’y a si pauvre esprit qui n’en fît bien autant.Mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d’argent.
MAITRE JACQUES
Bonne chère avec peu d’argent!
MAITRE JACQUES, à Vdlère.
Par ma foi, monsieur l’intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier; aussi bien vous mêlez-vous céans d’être le factotum.
HARPAGON
Taisez-vous. Qu’est-ce qu’il nous faudra?
MAITRE JACQUES
Voilà monsieur votre intendant qui vous fera bonne chère pour peu d’argent.
HARPAGON
Eh! je veux que tu me répondes.
MAITRE JACQUES
Combien serez-vous de gens à table?
HARPAGON
Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
l’avare
VALÈRE
Cela s’entend.
Eh bien, il faudra quatre grands potages et cinq assiettes... Potages... entrées...
HARPAGON
Que diable ! voilà pour traiter une ville tout entière.
MAITRE JACQUES
Rôt...
harpagon, mettant la main sur la bouche de maître Jacques .
Ah! traître! tu manges tout mon bien!
MAITRE JACQUES
Entremets...
harpagon, mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.
Encore !
valère, à maître Jacques.
Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille? Allez-vous-en lire un peu les Préceptes de la santé , et demander aux médecins s’il y a rien de plus préjudiciable à l’homme que de manger avec excès.
HARPAGON
Il a raison.
VALÈRE
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c’est un coupe-gorge qu’une table remplie de trop de viandes; que, pour bien se montrer ami de ceux que l’on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu’on donne, et que, suivant le dire d’un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
HARPAGON
Ah! que cela est bien dit! Approche, que