‹ Théâtre choisi;Chapitre 5 sur 150 · CLÉANTE, ÉLISE · texte numérisé non relu

CLÉANTE, ÉLISE

CLÉANTE

Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur, et je brûlais de vous parler, pour m’ouvrir à vous d’un secret.

ÉLISE

Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu’ avez-vous à me dire?

CLÉANTE

Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans un mot. J’aime.

ÉLISE

Vous aimez?

CLÉANTE

Oui, j’aime. Mais, avant que d’aller plus loin, je sais que je dépends d’un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés; que nous ne devons point engager

l’avare

notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour; que le ciel les a faits les maîtres de nos vœux, et qu’il nous est enjoint de n’en disposer que par leur conduite; que, n’étant prévenus d’aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu’il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l’aveuglement de notre passion ; et que l’emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.

ÉLISE

Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez?

CLÉANTE

Non; mais j’y suis résolu; et je vous conjure, encore une fois, de ne me point apporter de raisons pour m’en dissuader.

ÉLISE

Suis-je, mon frère, une si étrange personne?

CLÉANTE

Non, ma sœur; mais vous n’aimez pas.

V ous ignorez la douce violence qu’un tendre amour fait sur un cœur, et j’appréhende vcisre sagesse.

ÉLISE

Hélas! mon frère, ne parlons point de ma sagesse. Il n’est per sonne qui n’en manque, du moins une fois en sa vie ; et, si je vous ouvre mon cœur, peut-être serai-je' à vos yeux bien moins sage que vous.

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