ACTE III, SCENE III
LE MARQUIS
Je sortis sans lui dire un seul mot.
Sentant que je m'étais comporté comme un sot»
ARIST£
Ensuite?
LE MARQUIS
Je boudai. Trois grands mois se passèrent; Mais au bout de ce temps mes feux recommencèrent. Je revins plein d'ardeur, et je parlai des mieux. Elle me fit alors un accueil gracieux.
ARISTE, vivement^ à Mëlite,
Gracieux?
.MÉLITE, en souriant.
Tout des plus.
LE MARQUIS
Et me dit sans colère Que, puisque j'aspirais au bonheur de lui plaire, Elle voulait aussi m'en donner le moyen. Elle me fit jurer de m'en servir.
ARISTE, d*wi air consterné.
Fort bien.
LE MARQUIS
Je promis, je jurai, sans savoir son idée : Et qfuand mille serments l'eurent persuadée... Ceci va \ous surprendre.
ARISTE
Achevez promptement.
LE MARQUIS
« Marguis, écoutez-moi, dit-elle gravement:
« Quoique de tous vos soins je me tienne honorée,
(( Je ne puis vous aimer, la chose est assurée ;
a Mais ma sœur, plus aimable et plus belle que moi,
« Sans doute recevrait vos vœux et votre loi.
« Si vous voulez me plaire, offrez-lui l'un et l'autre;
« Demandez-lui son cœur, et donnez-lui le vôtre :
« Son mérite éclatant bientôt vous charmera,
« Et de votre mémoire enfin me bannira.
« J'exige cet efl'et de votre complaisance;
« Sinon, je vous défends pour jamais ma présence. >>
ARISTE
Mais vraiment ce discours était plein de raison.
LE MARQUIS, vivement.
Vos applaudissements sont fort peu de saison.
ARISTE
Enfin que fi tes- vous?
i96 LE PHILOSOPHE MARIÉ.
LE MARQUIS
Je devins en furie De voir que Ton m'eût fait cette supercherie. Ce n'est pas tout encor.
ARISTE
Quoi! pas tout, dites-vous?
Que fait-elle de plus?
LE MARQUIS
Elle me rend jaloux.
ARISTE
Et de qui?
Je ne sais. Mais enfin la cruelle M'a juré qu'elle aimait ailleurs. Jamais^ dit-elle, Rien ne pourra ravir son estime et son cœur A celui qu'en secret elle en rend possesseur.
ARISTE, â Mélite.
Avez-vous dit cela ?
MÉLITE
Je ne puis m'en défendre :
Oui, j'aime, et j'aimerai.
ARISTE, au marquis.
Je ne saurais comprendre Que vous l'aimiez encore après de tels aveux, \ous dont mille beautés en vain briguent les vœux.
LE MARQUIS
D'un cœur rebelle et fier l'ordinaire supplice. C'est qu'il aime à la fin, et que l'on le haïsse. Mais SI d'elle, une fois, je puis me dégager, Par les plus durs mépris je prétends me venger.
ARISTE
Hâtez-vous, croyez-moi.
MÉLITB.
J'aime qu'on me méprise.
LE MARQUIS
Morbleu!... Mais j'ai tout dit : imitez ma franchise Ariste, est-ce pour vous que je suis maltraité?
ARISTE
Je vous laisse avec elle en pleine liberté. Voyez si vos efforts pourront en mon absence Attirer plus d'égards et de reconnaissance. Vous voulez l'épouser. Je vous jure d'honneur Que, si cela se peut, j'y consens de bon cœur. Mais je connais Mélite; et si quelqu'un possède Son estime et son cœur, vous souffrez sans remède.