ACTE V, SCENE X
LE MARQUIS, regardant Arisie,
Lorsqu'un homme si sage Se soumet humblement au Joug du mariage, Et qu'il n'en rougit plus, puis-je trop me presser De suivre le chemin qu'il vient de me tracer?
GÉBONTE.
Eh bien ! ma belle fille est à vous. Sa naissance Est égale à la vôtre, et tout au moins, je pense.
LE MARQUIS
D'accord.
GÉRONTE
Par elle-même elle a beaucoup de bien.
LE MARQUIS
Tant mieux.
GÉRONTE
Et j'ai promis que j'y joindrais le mien.-
LE MARQUIS
Retranchez cet article, autrement point d'affaire.
GÉROKTE.
Vous opposer au don que je voulais vous faire?
Ce n'est point cour trancher ici du généreux. Un jour je serai riche au delà de mes vœux : Mais quand je serais né sans bien, sans espérance D'en avoir, je mourrais plutôt dans l'indiçenoe Que de devenir riche aux dépens d'un ami. Monsieur, ne soyez point indfiilgent à demi : Non content d'approuver qu'il conserve Mélite^ De deux parfaits époux couronnez le mérite. Je n'exige de vous d'autre condition Que de leur assurer votre succession.
ARISTE, en V embrassant.
Ami trop généreux!
LISIMON.
Ce procédé m'enchante.
GÉRONTE
La déclaration est nouvelle et touchante. Ma nièce, mon neveu, je voulais vous punir; Mais tout parle pour vous, je n'y puis plus tenir : Vous aurez tout mon bien, en dépit de moi-même,
MÉLITE
Puisque Arîste est heureux , mon bonheur est
GÉRONTE. [extrême.
Mon frère, allons dresser et signer deux contrats.
ARISTE, à Céliante.
Nous en signerons trois. N'y consentez-vous pas?
MEUTE, â Céliante,
Vous résistez en vain : Damon a su vous plaire; Donnez-lui votre main.
ARISTE
Vous ne pouvez mieux faire, II vous cachait son rang; mais je suis caution Qu'il est homme d'honneur et de condition.
CÉLIANTE.
Je vous crois : mais enfin...
FINETTE, ùXélianle,
Allons, un bon caprice.
DAMON
Je vois que, malgré vous, vous me rendez justice.
CÉLIANTE.
Oui, monstre, il est écrit que je fépouserai : Mon penchant m'y contraint; mais je m'en ven-
FiNETTE. [gérai.
Belle conclusion î
DAMON
Pestez, sans vous contraindre.
Vous m'aimez, je vous aime, et je n'ai rien à
ARISTE, à Mélite, [craindre.
Pour vous mettre, Mélite, au comble de vos vœux. En face du public resserrons nos doux nœuds ; Et prouvons aux railleurs que, malgré leurs ou- La solide vertu fait d'heureux mariages, [trages.
liN DU PUILOSOPUE MARl^]
COMÉDIE
ACTEURS
ARAMINTE
BÉLISE, nièce d'Araminte.
ANGÉLIQUE, nièce d'Araminte.
NÉRINE, femme de chambre d'Araminte.
LE MARQUIS, amant d'Angélique.
LTCANDRE, bel esprit, amant de Bélise.
DORANTE 1 *"*^""» *™'^ ^^ Lycandre.
L'OLIVE, Talet de Lycandre.
Un IfOTAIRB.
La scène est à Paris, dans la maison d'Araminte.
SCÈiNE PREMIÈRE
LYCANDRE, seul, tirant sa montre.
Voyons quelle heure il est... Sept heures et demie! La comédie doit être finie présentement. Le Philosophe marié vient d'être jugé, et son auteur, couronné de lauriers, ou couvert de honte ; sa pièce devait aller aux nues, ou essuyer une chute effroyable. C'est un sujet nouveau, et par conséquent hasardé, qui donnait plus lieu de craindre que d'espérer. J'ai assisté furtivement à une lecture de cet ouvrage, qui m'a causé de furieuses émotions. J'y sentais, malgré moi, des beautés qui me frappaient, et qui m'en faisaient redouter le succès. Mais ce qui me rassure, c'est que le public a perdu le goût de la vraie comédie, et ne s'amuse plus que de bagatelles et d'intrigues romanesques. Un philosophe timide, un ami prudent et discret, une femme vertueuse, une bellesœur capricieuse, un financier brutal, un père tendre et honnête homme, un courtisan fin rail-
Destouchks. i 4
2 42 l'envieux.
leur; des mœurs vraies, de la morale, des caractères sérieux, des contrastes, des plaisanteries qui ne naissent que du sujet ; pas le moindre écart, point de paroles licencieuses : tout y respire Thonneur, la modestie, la vertu, mœurs gothiques ; cela ne saurait prendre aujourd'hui : et le parterre me fera raison, sans doute, de Faudace d'un auteur qui veut plaire en instruisant. Cependant le cœur me bat, et j'ai des pressentiments qui m'effrayent. De quoi diable cet homme s'est-il avisé de revenir de l'autre monde, pour rentrer dans la périlleuse carrière du théâtre? Je lui passais son Curieux impertinent, son Ingrat, son Irrésolu, son Médisant, parce 'gue je le regardais comme un homme qui n'existait plus. Mais, après sept années d'absence, réveiller l'attention du public par un Philosophe marié! C'est ce que je ne saurais lui
Îardonner, et ce qui mérite toute ma haine, 'entends du bruit. On vient m'apporter quelques nouvelles.