SCÈNE IX
LE BARON, Lk BARONNE, M. DES MAZURES,
LE COMTE, LA COMTESSE, LE PKÉSlDEiNT,
LA PRÉSIDENTE
LE COMTE
A quoi vous amusez-vous donc, tous autres? Est-ce que nous ne dînerons point?
M. DES MAZURES, l'embrassant.
Ah! mon cher Comte! (n chante.) J'ai perdu l'appétit; ô douleur sans pareille!
LE COMTE
Parblon, je l'ai donc trouvé, moi; car je meurs de faim !
LE PRÉSIDENT, au baron.
Auriez-vous eu quelque altercation? Vous me paraissez tous trois très altérés.
LE COMTE
Ahérés? Ils le sont bien s'ils le sont plus que moi!
LA PRÉSIDENTE
Effectivement, je crois qu'il y a ici quelque dispute.
11 ne faut disputer qu'à qui boira le mieux.
LA COMTESSE
Faites-nous confidences du fait, et nous vous ajusterons.
LE COMTE
Cela s'ajustera mieux à table. Cinq ou six rasades aplanissent bien des difficultés.
M. DES MAZURES.
Monsieur le Comte, un seau de vin ne me rendrait pas la joie que j'ai perdue.
LE PRÉSIDENT
Ne peut-on savoir le sujet de votre affliction?
LE BARON
Voici le fait en deux mots : il est devenu fou !
Qu'il boive, le vin le rendra sage.
LE PRÉSIDENT
Vous avancez un grand paradoxe; si le vin fait
perdre la raison, comment voulez- vous qu'il la rende ?
LE COMTE
Vous parlez comme un buveur d'eau que vous êtes, Monsieur le Président Pour moi, je n'ai jamais la tête si forte qu'à table, et quand j'ai vidé mes trois bouteilles, je gouvernerais toute l'Europe.
M. DES MÂZUHES, d'un ton d'emphase.
Plût au destin que je pusse assez boire, Pour oublier ma déporable histoire !
Mais, grâce à mon malheur, mon sort est si fatal, Que le divin jus de la treille.
Soit qu'il m'endorme, ou qu'il m'éveille, Ne saurait soulager mon mal.
LA COMTESSE
Mais que lui est-il donc arrivé ?
M. DES MAZURES.
Le cas du monde le plus singulier. On me nie ce que j'ai vu, ce que j'ai senti.
LE BARON
Et qu'avez-vous vu ? Qu'avez-vous senti?
M. DES MAZURES.
Ce que vous vouliez me cacher.
LE PRÉSIDENT
Expliquez-moi l'affaire, et je vais vous juger.
M. DES MAZURES.
Voici la question... Monsieur le Baron et Madame ma cousine me soutiennent que leur fille est un prodige de science et d'esprit; et moi, je leur soutiens que c'est un prodige d'ignorance et de bôtise... Prononcez.
LE PRÉSIDENT
Gomment prononcer sans examen sur deux instances contradictoires? Il nous faudrait des avocats pour éclaircir la question.
Ou plutôt pour rembrouiller. Ces messieurs les avocats ont beau faire les importants, ce ne sont que des marchands de crème fouettée. Les sots les payent pour les faire parler, et moi je les payerais pour les faire taire, ces glorieux bavards.
LA BARONNE
En vérité, j'ai honte que mon cousin, que
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j'avais vanté pour un homme d'esprit, en témoigne si peu dans cette occasion.
M. DES MÀZURES.
Et moi, je suis honteux que ma cousine, que je croyais judicieuse et sensée, veuille s'aveugler jusqu'au point de ne pas voir que sa fille n'a aucune des belles qualités qu'elle lui attribue. Je me donne au diable si j'ai jamais rien vu de si stupide que ce prétendu miracle de perfection.
LE BARON
Par la ventrebleul...
LA BARONNE, au baron.
Point d'emportement, mon cœur. 11 nous est facile de nous justifier. Ces messieurs et ces dames ont du monde et de l'esprit : je les prends pour juges de notre différend.
LE PRÉSIDENT
Volontiers. J'appointe la cause : «Condamnons la demoiselle Angélique à comparaître devant la Cour, pour exposer ses qualités et talents, perfections et imperfections, et se voir jugée définitivement. Défense au père, à la mère et au futur conjoint d'assister à l'audience en personne.. .
LE COMTE
w Ni par avocats. »> On se passera bien d'eux.
LE PRÉSIDENT
« Et ce, afin que ladite Cour puisse prononcer sans partialité : telle est notre sentence provisoire.» Messieurs et Mesdames, la confirmez-vous?
LE COMTE
Oui; mais à condition qu'avant que déjuger, nous irons tous à la buvette.
LE BARON
C'est bien dit.
LE COMTE
J'ajoute encore une clause : c'est que, pendant tout ie repas, il ne sera point question de la cause pendante par devant nous, et que les procédures ne commenceront qu'après dîner.
LE BARON
On ne peut pas mieux conseiller. Allons : le dîner nous attend.
Destouchks. 2 o
M. DES MAZUHES, à la compagnie.
Messieurs et Mesdames, un petit mot ayant que de sortir :
Mes chers amis, allo7is nous mettre à table : Buvons du vin mousseux jusqu'à la pi du jour ; Et quand nous serons }!leins de ce jus délectablej Nous irons le cuver daris les bras de Camour.
LA COMTESSE
Toujours de Fesprit, Monsieur des Mazures?
M. DES MAZURES.
C'est mon défaut; je ne saurais m'en corriger.