‹ Théatre choisiChapitre 373 sur 471 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LE BARON, Lk BARONNE, M. DES MAZURES,

LE COMTE, LA COMTESSE, LE PKÉSlDEiNT,

LA PRÉSIDENTE

LE COMTE

A quoi vous amusez-vous donc, tous autres? Est-ce que nous ne dînerons point?

M. DES MAZURES, l'embrassant.

Ah! mon cher Comte! (n chante.) J'ai perdu l'appétit; ô douleur sans pareille!

LE COMTE

Parblon, je l'ai donc trouvé, moi; car je meurs de faim !

LE PRÉSIDENT, au baron.

Auriez-vous eu quelque altercation? Vous me paraissez tous trois très altérés.

LE COMTE

Ahérés? Ils le sont bien s'ils le sont plus que moi!

LA PRÉSIDENTE

Effectivement, je crois qu'il y a ici quelque dispute.

11 ne faut disputer qu'à qui boira le mieux.

LA COMTESSE

Faites-nous confidences du fait, et nous vous ajusterons.

LE COMTE

Cela s'ajustera mieux à table. Cinq ou six rasades aplanissent bien des difficultés.

M. DES MAZURES.

Monsieur le Comte, un seau de vin ne me rendrait pas la joie que j'ai perdue.

LE PRÉSIDENT

Ne peut-on savoir le sujet de votre affliction?

LE BARON

Voici le fait en deux mots : il est devenu fou !

Qu'il boive, le vin le rendra sage.

LE PRÉSIDENT

Vous avancez un grand paradoxe; si le vin fait

perdre la raison, comment voulez- vous qu'il la rende ?

LE COMTE

Vous parlez comme un buveur d'eau que vous êtes, Monsieur le Président Pour moi, je n'ai jamais la tête si forte qu'à table, et quand j'ai vidé mes trois bouteilles, je gouvernerais toute l'Europe.

M. DES MÂZUHES, d'un ton d'emphase.

Plût au destin que je pusse assez boire, Pour oublier ma déporable histoire !

Mais, grâce à mon malheur, mon sort est si fatal, Que le divin jus de la treille.

Soit qu'il m'endorme, ou qu'il m'éveille, Ne saurait soulager mon mal.

LA COMTESSE

Mais que lui est-il donc arrivé ?

M. DES MAZURES.

Le cas du monde le plus singulier. On me nie ce que j'ai vu, ce que j'ai senti.

LE BARON

Et qu'avez-vous vu ? Qu'avez-vous senti?

M. DES MAZURES.

Ce que vous vouliez me cacher.

LE PRÉSIDENT

Expliquez-moi l'affaire, et je vais vous juger.

M. DES MAZURES.

Voici la question... Monsieur le Baron et Madame ma cousine me soutiennent que leur fille est un prodige de science et d'esprit; et moi, je leur soutiens que c'est un prodige d'ignorance et de bôtise... Prononcez.

LE PRÉSIDENT

Gomment prononcer sans examen sur deux instances contradictoires? Il nous faudrait des avocats pour éclaircir la question.

Ou plutôt pour rembrouiller. Ces messieurs les avocats ont beau faire les importants, ce ne sont que des marchands de crème fouettée. Les sots les payent pour les faire parler, et moi je les payerais pour les faire taire, ces glorieux bavards.

LA BARONNE

En vérité, j'ai honte que mon cousin, que

[acte II, SCÈNE IX. 433

j'avais vanté pour un homme d'esprit, en témoigne si peu dans cette occasion.

M. DES MÀZURES.

Et moi, je suis honteux que ma cousine, que je croyais judicieuse et sensée, veuille s'aveugler jusqu'au point de ne pas voir que sa fille n'a aucune des belles qualités qu'elle lui attribue. Je me donne au diable si j'ai jamais rien vu de si stupide que ce prétendu miracle de perfection.

LE BARON

Par la ventrebleul...

LA BARONNE, au baron.

Point d'emportement, mon cœur. 11 nous est facile de nous justifier. Ces messieurs et ces dames ont du monde et de l'esprit : je les prends pour juges de notre différend.

LE PRÉSIDENT

Volontiers. J'appointe la cause : «Condamnons la demoiselle Angélique à comparaître devant la Cour, pour exposer ses qualités et talents, perfections et imperfections, et se voir jugée définitivement. Défense au père, à la mère et au futur conjoint d'assister à l'audience en personne.. .

LE COMTE

w Ni par avocats. »> On se passera bien d'eux.

LE PRÉSIDENT

« Et ce, afin que ladite Cour puisse prononcer sans partialité : telle est notre sentence provisoire.» Messieurs et Mesdames, la confirmez-vous?

LE COMTE

Oui; mais à condition qu'avant que déjuger, nous irons tous à la buvette.

LE BARON

C'est bien dit.

LE COMTE

J'ajoute encore une clause : c'est que, pendant tout ie repas, il ne sera point question de la cause pendante par devant nous, et que les procédures ne commenceront qu'après dîner.

LE BARON

On ne peut pas mieux conseiller. Allons : le dîner nous attend.

Destouchks. 2 o

M. DES MAZUHES, à la compagnie.

Messieurs et Mesdames, un petit mot ayant que de sortir :

Mes chers amis, allo7is nous mettre à table : Buvons du vin mousseux jusqu'à la pi du jour ; Et quand nous serons }!leins de ce jus délectablej Nous irons le cuver daris les bras de Camour.

LA COMTESSE

Toujours de Fesprit, Monsieur des Mazures?

M. DES MAZURES.

C'est mon défaut; je ne saurais m'en corriger.

Page 1