‹ Théatre choisi; nouvelle édChapitre 220 sur 369 · ACTE V, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE II

Sont de légers tributs qui suivent leurs couronnes.

Notre métier surtout, quoique tant admiré,

Est l'art où le mérite est moins considéré.

Mais peut-on qu'en souffrant vaincre un mal sans remède?

Qui sait se modérer, s'il veut, tout lui succède.

Pour obtenir nos fins, n'aspirons point si haut ;

A qui le désir manque aucun bien ne défaut.

Si de quelque besoin ta vie est traversée,

Ne nous épargne point, ouvre-nous ta pensée ;

Parle, demande, ordonne, et tous nos biens sont tiens.

Mais quel secours, hélas ! attends-tu des chrétiens?

Le rigoureux trépas dont César te menace,

Et notre inévitable et commune disgrâce?

GENEST

Marcelle, avec regret j'espère vainement

De répandre le jour sur votre aveuglement,

Puisque vous me croyez l'âme assez ravalée,

Dans les biens infinis dont le Ciel l'a comblée,

Pour tendre à d'autres biens, et pour s'embarrasser

D'un si peu raisonnable et si lâche penser.

Non, Marcelle, notre art n'est pas d'une importance

A m'en être promis beaucoup de récompense ;

La faveur d'avoir eu des Césars pour témoins

M'a trop acquis de gloire et trop payé mes soins.

Nos vœux, nos passions, nos veilles et nos peines,

Et tout le sang enfin qui coule dans nos veines,

Sont pour eux des tributs de devoir et d'amour

Où le ciel nous oblige, en nous donnant le jour;

Comme aussi j'ai toujours, depuis que je respire,

Fait des vœux pour leur gloire et pour l'heur de l'empire :

Mais où je vois s'agir de l'intérêt d'un Dieu,

Bien plus grand dans le ciel qu'ils ne sont en ce lieu,

De tous les empereurs l'empereur et le maître,

Qui seul me peut sauver, comme il m'a donné l'être,

Je soumets justement leur trône à ses autels,

Et contre son honneur ne dois rien aux mortels.

Si mépriser leurs dieux est leur être rebelle,

Croyez qu'avec raison je leur suis infidèle,

Et que, loin d'excuser cette infidélité,

C'est un crime innocent dont je fais vanité.

Vous verrez si des dieux de métal et de pierre

Seront puissants au ciel comme on les croit en terre,

Et s'ils vous sauveront de la juste fureur

D'un Dieu dont la créance y passe pour erreur :

330 SAINT GF.NRST.

Et lors ces malheureux, ces opprobres des villes,

Ces femmes, ces enfants et ces gens inutiles,

Les sectateurs enfin de ce crucifié,

Vous diront si sans cause ils l'ont déifié.

Ta grâce peut, Seigneur, détourner ce présage.

Mais, hélas î tous l'ayant, tous n'en ont pas l'usage;

De tant de conviés bien peu suivent tes pas,

Et, pour être appelés, tous ne répondent pas.

MARGELLE

Cruel, puisqu'à ce point cette erreur te possède, Que ton aveuglement est un mal sans remède, Trompant au moins César, apaise son courroux, Et, si ce n'est pour toi, conserve-toi pour nous. Sur la foi de ton Dieu fondant ton espérance, A cdle de nos dieux donne au moins l'apparence. Et, sinon sous un cœur, sous un front pins soumis, Obtiens pour nous ta grâce, et vis pour tes amis.

GBiXEST.

Notre foi n'admet point cet acte de faiblesse ; Je la dois publier, puisque je la professe. Puis-je désavouer le maître que je sui ? Aussi bien que nos cœurs, nos bouches sont à lui. Les plus cruels tourments n'ont point de violence Qui puisse m'obliger à ce honteux silence. Pourrai s-je encore, hélas ! après la liberté Dont cette ingrate voix l'a tant persécuté, Et dont j'ai fait un Dieu le jouet d'un théâtre, Aux oreilles d'un prince et d'un peuple idolâtre, D'un silence coupable, aussi bien que la voix, Devant ses ennemis méconnaître ses lois?

MARCELLE

César n'obtenant rien, ta mort sera cruelle.

G EN EST

Mes tourments seront courts, et ma gloire éternelle.

MARCELLE

Quand la flamme et le fer paraîtront à tes yeux...

G EN EST

M'ouvrant la sépulture, ils m'ouvriront les cieux.

MARGELLE

0 dur courage d'homme î

GENEST

0 faible cœur de femme !

MARGELLE

Cruel ! sauve tes jours.

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