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CONCLUSION

Au milieu des ruines de Gtésiplion, se dresse encore aujourd'hui le palais de Chosroès, débris imposant des temps d'autrefois, indestructible témoin des grandeurs disparues et des crimes oubliés. Bien des pierres manquent aux parois latérales, même à la façade ; mais la voûte gigantesque du portail est

restée debout (1) . Telle, l'œuvre de Rotrou, à demi ruinée, étonne encore les yeux par ses proportions immenses, et les rassure par la solidité de ses parties essentielles. Le spectacle de ces ruines, toujours vivantes, malgré l'air de vétusté qui ne leur messied pas, pleines, ici d'une lumière étincelante, là d'une terreur mystérieuse, n'inspire pas de mélancolie : car elles font revivre autre chose que l'ombre d'un grand nom. L'orgueil de la volonté humaine y semble rayonner et l'écroulement même de tout ce qui entoure le monument ne sert qu'à le grandir : car une âme vit en lui et ne souffre pas qu'il périsse tout entier.

Assurément, 'dans le théâtre de Rotrou, la plupart des pièces de la jeunesse n'ont laissé qu'un vain nom derrière elles ; mais de ces pièces mêmes combien de scènes sont dignes de survivre, les unes vibrantes d'une gaieté toute française, les autres pénétrées, pour ainsi dire, d'un subtil parfum de délicatesse, ou relevées par la vérité originale du sentiment! Bien des vers sont entachés de mauvais goût; mais combien d'autres aussi, forts et pleins de sens, nous font tressaillir par l'imprévu du trait ou la profondeur de la pensée ! S'agit-il donc ici de réhabiliter une gloire méconnue? Non, Rotrou n'a pas besoin d'être réhabilité; il a besoin seulement d'être mieux lu et mieux compris : car il suffit de le lire pour le comprendre et de le comprendre pour l'aimer.

En lui les lettrés aimeront toujours le poète dont Molière n'a pas dédaigné de suivre les traces, à qui Racine alia demander le secret des mouvements les plus imperceptibles du cœur humain, qui doit peut-être à Corneille d'avoir rencontré la tragédie vraie, mais qui, en revanche, apprend à Corneille comment le drame moderne peut sortir sans effort de la tragédie antique élargie. Ils admireront dans son œuvre la variété inépuisable des sujets, des tons et des couleurs, la tragi-comédie aventureuse, illuminée de soleil, près de la terreur tragique, dont l'âme est obsédée et comme étouffée, le rire franchement épanoui près des sanglots qui soulèvent la poitrine haletante, la passion frivole et insouciante près de la passion amère et de la jalousie furieuse.

Mais ils aimeront, ils admireront plus encore, s'il est possible, l'homme que le poète, ou plutôt ils ne les sépareront pas :

(1) Madame Ida Pfeiffer, Voyage autour du monde.

car l'œuvre se confond avec la vie. Par la frivolité même de leurs débuts et la sérieuse dignité de leur fin, ne témoignentelles pas toutes deux d'un grand effort et d'une grande victoire remportée par Rotrou sur lui-même? Ne sont-elles pas toutes deux pénétrées du même esprit, du même souffle d'inaltérable honnêteté? Parfois, chez d'autres, le rire de la comédie laisse après lui je ne sais quelle méprisante amertume; la peinture de la passion tragique trouble l'âme d'une inquiétude malaisément apaisée. Chez Rotrou, le rire est toujours sain, que du cœur il monte aux lèvres, comme un flot abondant qui jaillit de lui-même, ou qu'il se tempère d'une douce gravité. Ses tragédies les plus émouvantes, celles où l'angoisse nous étreint longuement, comme celles où bouillonnent les passions indomptées, s'achèvent sur une impression de tristesse sereine. L'âme tendre du poète n'a pu soutenir jusqu'au bout la pesante horreur du drame et dans ce ciel orageux a fait luire un rayon de pitié. Un martyr qui meurt pour sa foi, un père qui se sacrifie à son fils, un fils qui dépose sa couronne aux pieds de son père, voilà les spectacles qu'il nous offre. En bas, se déchaîne la tempête tumultueuse des amours et des haines ; en haut, resplendit l'idée supérieure du devoir, qui, après bien des révoltes, comme chez Corneille, domine et apaise tout.

Corneille et Rotrou! Ces deux noms semblent inséparables, et rarement en effet on les sépare. C'est là pour Rotrou un honneur à la fois et un danger; c'est presque une injustice envers sa mémoire : car, si le redoutable voisinage de Corneille ne l'écrase pas, il mérite néanmoins d'être jugé à part. Les historiens de la littérature se croient quittes envers lui quand ils ont cité Venceslas et Saint-Genest. A la vérité, une rue de Paris porte son nom, et sa ville natale lui a élevé, un peu tardivement, une statue sur sa principale place publique. L'Académie française, qui regarde comme siens tous les noms qui ont honoré les lettres, a rendu justice, la première, à ce poète qui fut un citoyen. En L811, elle indiquait comme sujet du prix de poésie la mort héroïque de Rotrou. Millevoye obtint le prix : n'était-il pas fait pour comprendre Rotrou, celui qui devait mourir trop tôt pour la poésie?

Mais, si les qualités de l'homme étaient mises en pleine lumière, celles du poète restaient méconnues. Si, pour la seconde fois, l'Académie appelle sur ce nom trop oublié l'attention du

public intelligent, ce n'est plus seulement qu'elle veuille donner^ raison à celai qui écrivait, ne sachant pas prophétiser sa propre destinée :

Qui meurt par sa vertu revit par sa mémoire (1).

C'est aussi, c'est surtout qu'elle a voulu faire rendre en son nom un public hommage de respect et d'admiration au poète qui manque à sa gloire, et dont la propre gloire est si loin d'égaler le vaillant mérite. Rotrou pourtant aimait la gloire et ne s'en cachait pas :

De tous les beaux objets la gloire est le plus doux; Aussi, de tous les biens, ce bien seul est à nous (2).

11 avait confiance en la justice de l'histoire, qu'il appelle « la plus chère espérance des grands cœurs. » Sa confiance n'a pas été trompée : l'histoire a enregistré son noble dévouement. C'est maintenant aux lettres, trop longtemps ingrates, qu'il appartient de s'enorgueillir d'un si mâle génie, de rajeunir cette vieille renommée, et de replacer dans le groupe des grands tragiques, à quelque distance de l'auteur du Cid, le poète qui, dans sa mort, sinon dans sa vie, fut plus Cornélien que Corneille.

(t) Rotrou, Çrisante, II, 2.

(2) Saint-Genest, I, 3.

NOTICE

Dans la préface de sa Clarice, où Rotrou glorifie Plante, il écrit : « Deux ou trois de ses pièces sur qui j'ai jeté les yeux, et qui ne doivent rien à celles que j'ai déjà mises en notre langue, feront encore admirer cet incomparable comique sur la scène française, si l'inclination qui me reste pour le théâtre, et la passion que j'ai d'avoir l'honneur de divertir encore le premier esprit de la terre, me peuvent faire trouver, parmi mes occupations nécessaires, le temps de leur version. »

La Clarice est de 1641. Nous n'avons de Rotrou aucune imitation du comique latin postérieure à cette date. Mais trois comédies antérieures s'inspirent de Plaute, Ce sont : 1° les Ménechmes (1632), édités en 1636 et dédiés au comte de Belin. — 2o les Sosies (1636), édités en 1 638, in-4, chez Antoine de Sommaville, dédiés à Roger du Plessis, marquis de Liancourt. Plus tard, parut un opuscule très rare : Dessein du poème de la grande pièce des machines de la Naissance d'Hercule, dernier ouvrage de M. de Rotrou, Paris, 1640, in-4 de 12 pages. — 3» les Captifs (1638), édités en 1640, imités aussi de Plaute par du Ryer, en 1656, et par Roy, en 1114.

La moinsantique de ces comédies est assurément la dernière. Mais les Ménechmes, que M. Naudet appelle « une ingénieuse traduction libre, » étaient déjà plutôt une imitation assez lointaine, et ce n'est pas sans raison que l'auteur se vante de les avoir « habillés à la française. » C'est ainsi qu'on y lit, avant Molière, une piquante satire des médecins ridicules, qui prennent des airs majestueux pour « consulter sur quelque mal de dents, » et découvrent aux gens des maladies qu'ils n'ont pas.

Dans les Fosies même, est-on sûr qu'il soit la fidèle reproduction de l'esclave antique, ce Sosie qui a la terreur salutaire du guet, et qu'effarouche tant l'idée de loger dans la maison du roi? Il faut avouer pour-

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