V. Or
HORACE
Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme.
C'est un aveuglement pour elle bien fatal
D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal.
Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle yin
Pouvaient bien mieux que nous soutenir sa querelle ' ;
Mais quoique ce combat me promette un cercueil,
La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil;
Mon esprit en conçoit une mâle assurance;
J'ose-espérer beaucoup de mon peu de vaillance; 380
Et du sort envieux quels que soient les projets,
Je ne me compte point pour un de vos sujets.
Rome a trop cru de moi ; mais mon âme ravie
Remplira son attente , ou quittera la vie.
Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement2; 385
Ce noble désespoir périt malaisément.
Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,
Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.
CURIA.CE
Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint.
Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. 390
Dures extrémités , de voir Albe asservie ,
Ou sa victoire au prix d'une si chère vie,
Et que 3 l'unique bien où tendent ses désirs
S'achète seulement par vos derniers soupirs.
•Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre 395
De tous les deux côtés4 j'ai des pleurs à répandre;
De tous les deux côtés mes désirs sont trahis.
HORACE
Quoi ! vous me pleureriez mourant pour mon pays !
Pour un cœur généreux ce trépas a des charme^,
La gloire qui le suit ne souffre point de larmes; ioo
Et je le recevrais en bénissant mon sort,
Si Rome et tout l'État perdaient moins en ma mort.
CURIACE
A vos amis pourtant permettez de le craindre : Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre :
1. Ce mélange de modestie et de dignité forme un caractère plus nuancé qu'on, ne le reconnaît d'ordinaire. La « brute héroïque d , ce n'est pas l'Horace de Corneille , c'est le Coriolan de Shakespeare, toujours emporté par la fou-
gue de son tempérament et la démence de son orgueil.
2. Cf. les vers .fameux prononcés par le vieil Horace, 1021 sq.