‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 162 sur 488 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

EMILIE

Impatients désirs «l'une illustre vengeance1 Dont la mort de mon père a formé la naissance, Entants impétueux de mon ressentiment , Oui' ma douleur séduite embrasse aveuglément, Vous prenez sur mon àme un trop puissant smfûn •: Durant quelques moments souffrez que je respire, Et que je considère, en l'état où je suis. Et ce que je hasarde, et oe que je pour-uis.

1. Féuelon trouvait « je ne sais quoi d'outré « dans ce débat et citait à l'appui de -"on opinion une médiocre plaisanterie de Boileau sur la giiwblogif des sentiments d'Emilie. Sans doute cette apostrophe sort du genre doux et simple que Fenelon préfère à tout : mais quand une passion long-

temps couvée dans l'ombre vient à éclater, n'eruprimte-t-elle pas des images plus hardies, et parle-t-elle. comme le voudrait l'auteur de la Lettre à l'Académie, « le langage d'un ami qui vient vous plaindre et vuus consoler » Ï

CI NX A

Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire, Et que vous reprochez* à ma triste mémoire Que par sa propre main mon père massacré Du trône où .je le vois fait le premier degré '; Quand vous me présentez cette sanglante image , La cause de ma haine , et l'effet de sa rage , Je m'abandonne toute à vos ardents transports, Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. Au milieu toutefois d'une fureur si juste, J'ainie encor plus Cinna que je ne hais Auguste 2, Et'je sens refroidir3 ce bouillant mouvement. Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant. Oui, Cinna, contre moi, moi-même je m'irrite, Quand je songe aux dangers où je te précipite. Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien, Te demander du sang, c'est exposer le tien : D'une si haute place on n'abat point de têtes Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; L'issue en est douteuse , et le péril certain : Un ami déloyal peut trahir ton dessein ; L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise, Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise, Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper; Dans sa ruine même il peut t'envelopper , Et, quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute. Ah ! cesse de courir à ce mortel danger ; Te perdre en me vengeant , ce n'est pas me venger. Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes ' Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes : Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheur: La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs.

Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père ? Est-il perte à ce prix qui ne semble légère ? Et quand son assassin tombe sous notre effort . Doit-on considérer ce que coûte sa mort ?

1. Corneille parle constamment dans cette tragédie du trône et de la couronne d'Auguste, absolument comme Bossuet, dans les Empires, parle de la Maison des Césars. On ne voyait alors aucune différence entre le priucipat d'Auguste et la monarchie française.

2. Il faut en croire Emilie sur parole, car, jusqu'au dénotaient, sou amour pour Cinna l'occupera infiniment moins que sa haine contre Auguste.

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