‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 218 sur 488 · ACTE V. SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V. SCÈNE I

On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,

Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux,

Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux : k»-2o

liais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite ',

Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.

Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux;

Conte-moi tes vertus2, tes glorieux travaux.

Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, 1523

Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.

Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient;

Elle seule t'élève, et seule te soutient:

C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne;

Tu n'as crédit ni rang- qu'autant qu'elle t'en donne: 1530

Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui

Ou'à retirer la main qui seule est ton appui.

J'aime mieux toutefois céder à ton envie :

Rè-ne. si tu le peux, aux dépens de ma vie;

Mais oses-tu penser que les Serviliens, 153s

Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,

Et tant d'autres enfin de qui les grands courages

Des héros de leur sang sont les vives images.

Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux

Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux ? is 10

Parle, parle, il est temps.

CINNA

Je demeure stupide*; Nod que votre colère ou la mort m'intimide : Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver'. Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.

Mais c'est trop y tenir toute l'àme occupée : 1545

Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; Le père et les deux fils, lâchement égorgés, Par la mort de César étaient trop peu vengés. C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause :

1. « Ah ! tu me gâtes le : Soyons amis. Cinna! >• s'écriait un jour La

Feuillade en entendant Auguste prononcer ces vers. Celui qui s'indignait si fort de voir un favori humilié par »n prince est le même qui, pour inaugurer la statue de Louis XIV sur la place .les Victoires, lui faisait des génuflexions comme à une idole.

2 « Contez-nous, vous qui les savez

toutes . les grandes qualités de la princesse. » (Boss., Oraison Funèbre d'Anne de Gonzague.) C'est le même mot, ici, avec une nuance inattendue d'ironie aiguë" et pénétrante.

3. Qui m'a trahi? c'est la pensée fixe de Cinna. Dans Shakespeare , Othello ne peut détacher son esprit d'une idée semblable qui l'obsède :

« La cause! ô mon âme. la cause !... »

CINNA

Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose,

N'attendez point de moi d'infâmes repentirs1,

D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.

Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire:

Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire.

Vous devez un exemple à la postérité,

Et mon trépas importe à votre sûreté.

AUGUSTE

Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, Et, loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout : Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.

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