POLYEUCTE, NÉARQUE
NÉARQUE
Quoi! vous vous arrêtez aux songes d'une femme! De si faibles sujets troublent cette grande âme! Et ce cœur, tant de fois dans la guerre éprouvé1, S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé *!
POLYEUCTE
Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance s
Qu'un homme doit donner à son extravagance,
1. Pauline parlera plus loin des | sou principal personuage dont la Vie grandes actions, de la haute naissance chs Saint* dit simplement qu'il apparde Polyeucte. Corneille a relevé ainsi I tenait à l'armée.
POI.YEUCTE
Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit
Forme de vains objets que le réveil détruit;
Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme;
Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme ' 10
Quand , après un long temps qu'elle a su nous charmer *.
Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
Pauline, sans raison dans la douleur plongée,
Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée \
Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, iii
Et tâche à - m'empècher de sortir du palais.
Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;
Elle me fait pitié* sans me donner d'alarmes;
Et mon cœur, attendri sans être intimidé,
N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé . 2 0
L'occasion, Néarque, est-elle si pressante
Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante?
Par un peu de remise épargnons son ennui *
Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.
NÉARQUE
Avez-vous cependant une pleine assurance 25
D'avoir assez de vie ou de persévérance?
Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main,
Promet-il à vos vœux de le vouloir demain?
Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace; 30
Après certains moments que perdent nos longueurs,
Elle quitte * ces traits qui pénètrent les cœurs ;
Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré :
Le bras qui la versait en devient plus avare,
Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien
Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
Celle qui vous pressait de courir au baptême,
Languissante déjà, cesse d'être la même,
Et, pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,
Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir :\
1. Toute n'est pas une vaine épithète, quoi qu'en pense Voltaire. Corneille avait écrit d'abord avec moins de profondeur :
Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une [Ame.