ACTE III, SCENE V
Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.
FÉLIX
Et l'autre?
ALBIN
Je l'ai dit déjà, rien ne le touche:
Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut; On l'a violenté pour quitter l'échafaud : Il est dans la prison où je l'ai vu conduire: Mais vous êtes bien loin encor de le réduire.
FÉLIX
Que je suis malheureux !
plaint.
1 OOO
Tout le monde vous
FÉLIX
On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint :
De pensers sur pensers mon àme est agitée.
De soucis sur soucis elle est inquiétée;
Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,
La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir; '
J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables;
J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables
J'en ai de généreux qui n'oseraient agir :
J'en ai même de bas. et qui me font rougir.
J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,
Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;
Je déplore sa perte, et, le voulant sauver,
J'ai la gloire des dieux ensemble à conserver;
Je redoute leur foudre, et celui de Décie,
Il y va de ma charge, il y va de ma vie.
Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas,
Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.
ALBIN
Décie excusera l'amitié d'un beau-père;
Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.
A punir les chrétiens son ordre est rigoureux-: Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux. On ne distingue point quand l'offense est publique; Et, lorsqu'on dissimule un crime domestique3,
1. La jo»< » de F '.ix à la pensée qu'un venue incapable d'égoïsme et
Imariage est • ncore possible entre Se- bassesse au dix-huitième siècle!
t raulice scandalise Voltaire. 2. V. Or., 5.
| On sait combien l'humanité était de- 8. Cu crime domestique, c'est-à-dire
mu-
î oi;
POLYEUCTE
Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, Châtier en" autrui ce qu'on souffre chez soi?
Si vous n'osez avoir- d'égard à sa personne, Ecrivez à Décie afin qu'il en ordonne.
FÉLIX
Sévère me perdrait, si j'en usais ainsi :
Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.
Si j'avais différé de punir un tel crime,
Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,
[1 est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné ;
Et de tant de mépris son esprit indigné,
Que met au désespoir cet hymen de Pauline,
Du courroux de Décie obtiendrait ma ruine.
Pour venger un affront tout semble être permis,
Et les occasions tentent les plus remis*.
Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence.
Il rallume en son cœur déjà quelque espérance,
Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,
Il rappelle un amour à grand' peine banni.
Juge si sa colère, en ce cas implacable,
Me ferait innocent de sauver un coupable,
Et s'il m'épargnerait, voyant par mes bontés
Une seconde fois ses desseins avortés.
Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche? Je l'étouffé, il renaît; il me flatte, et me fâche : L'ambition toujours me le vient présenter; Et tout ce que je puis, c'est de le détester. Polyeucte est ici l'appui de ma famille; . Mais si, par son trépas, l'autre épousait ma fille, J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis. Mon cœur en prend par force une maligne joie : Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie, Qu'à des pensers1 si bas je puisse consentir, Que jusque-là ma gloire ose se démentir-!
ALBIN
Votre cœur est trop bon, et votre âme trop haute5.