PHOTIN
Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées, La justice et le droit sont de vaines idées; Et qui veut être juste en de telles saisons Balance le pouvoir, et non pas les raisons.
Voyez donc votre force, et regardez Pompée, Sa fortune abattue, et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état : Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale'2; Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains, A qui par sa défaite il met les fers aux mains; il fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces, Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés. Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis? L'espoir de son salut en lui seul était mis; Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé, Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé? Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, A force d'être juste on est souvent coupable;
1. Ce despote oriental, aussi indolent «t veule que le Prusias de Nicomède, se lait dicter comme lui toutes sep BÉ80lutions par un entourage dont il a éprouvé la bassesse. Photin, le ministre, ou plutôt le valet égyptien qui va étaler cyniquement sa scélératesse, est digne d'un tel maître.
2. Admirable image aussi exacte que poétique et que Voltaire est seul à condamner; Corneille avait lu les IV/w'/iej et il ne pouvait mieux dépeindre l'effroyable tyrannie des proconsuls qui tirent lent proie de la république à sou déclin.
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Et la fidélité qu'on garde imprudemment, Après un peu d'éclat, traîne un long châtiment, Trouve un noble revers, dont les coups invincibles, Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.
Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux ; Rangez-vous du parti des destins et des dieux, Et, sans les accuser d'injustice ou d'outrage, Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage; Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux. Et, pour leur obéir, perdez le malheureux. Pressé de toutes parts des colères célestes, Il en vient dessus vous faire fondre les restes; Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober, Toute prête de choir, cherche avec qui tomber. Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime : Elle marque sa haine, et non pas son estime; Il ne vient que vous perdre en venant prendre port, Et vous pouvez douter s'il est digne de mort! Il devait mieux remplir vos vœux et notre attente, Faire voir sur ses nefs la victoire flottante : Il n'eût ici trouvé que joie et que festins; Mais, puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins. J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne : J'exécute à regret ce que le ciel ordonne; Et du même poignard pour César destiné Je perce en soupirant son cœur infortuné1. Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tète Mettre à l'abri la vôtre,, et parer la tempête. Laissez nommer sa mort un injuste attentat : La justice n'est pas une vertu d'État.
Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes Ne fait qu'anéantir la force des couronnes; Le droit des rois consiste à ne rien épargner : La timide équité détruit l'art de régner2. Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,
1. Molière, qui aTait fait jouer taut de fois Pompée par sa troupe, se rappelait sans doute ces hypocrites distinctions quand il faisait dire à Tartuffe :
Je fondrais le servir Su meilleur démon âme; Mais l'intérêt du ciel n'v saurait consentir.
2. Ces maximes sont bien du teniF des guerres civiles, vers la fin de la république ; elles sont aussi de l'époque j où Rety professait qu'un homme d'Etat est nécessairement un malhonnête homme.