‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 322 sur 488 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

En entrant j'ai trouvé des désordres étranges.

J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port,

Où le roi, disait-on, s'était fait le plus fort.

Les Ro'mains poursuivaient; et César, dans la place

Ruisselante du sang de cette populace,

Montrait de sa justice un exemple si beau.

Faisant passer Photin par les mains d'un bourreau.

Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connaître;

Et prenant de ma main les cendres de mon maître :

« Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis

«■ Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis,

« De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes :

« Attendant des autels, recevez ces victimes;

« Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais

<( Porter à sa moitié ce don que je lui fais ;

« Porte à ses déplaisirs cette faible allégeance,

« Et dis-lui que je cours achever sa vengeance. »

Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant,

Et baise avec respect ce vase qu'il me rend.

0 soupirs! ô respects! oh! qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi, quant il n'est plus à craindre1! Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger, Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire Fait notre sûreté comme il croit notre gloire! César est généreux, j'en veux être d'accord; Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort. Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie : [Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat; Cette ombre qui la couvre en affaiblit l'éclat; (L'amour même s'y mêle, et le force à combattre : [Quand il venge Pompée, il défend Cléopàtre. liant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux,

1. Cornélie est, à sa manière, une de- Iranciere de La Rochefoucauld : « Il y a louvent plus d'orgueil que de boute à |>laindre les malheurs de nos ennemis ;

c'est pour faire sentir que noumes au-dessus dieux que nous leur donnons des marques de compassion. »

POMPEE

Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous.

Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre.

Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre.

Et croire que nous seuls armons ce combattant.

Parce qu'au point qu'il est, j'en voudrais faire autant1.

C'est une consolation pour Cornélie d'apprendre que les assassins de Pompée viennent de recevoir le juste châtiment de leurs crimes. Mais César a promis de rendre au vaincu des honneurs funèbres (lignes delui : elle vient lui rappeler sa promesse, et en même temps lui annoncer qu'elle va partoutlui chercher des ennemis jiourle combattre.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION, PHILIPPE

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères2. Achillas et Photin ont reçu leurs salaires; Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci; Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici3. Je n'y saurais plus voir qu'un funeste rivage ^Qui de leur attentat m'offre l'horrible image, Ta nouvelle victoire, et le bruit éclatant Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant; Et parmi ces objets, ce qui le plus m'afflige, C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige. Laisse-moi m'affranchir de cette indignité, Et souffre que ma haine agisse en liberté. A cet empressement j'ajoute une requête : Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête : Ne me la retiens plus, c'est l'unique faveur Dont je te puis encor prier avec honneur.

CÉSAR

Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre; Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots A ses mânes errants nous rendions le repos,

brusquerie (César, car I-e destin... CeS sar, prends garde à toi... César, tiens-moi parole...) Cette monotonie voulue de rythme et de tournure n'est pas sans rapport avec ce que les Allemands nomment leit-motiv dans leurs drames lyriques.

" 3. V. Qr„ 16.

1. Ce mélange de sentiments est des plus dramatiques ; elle hait César, mais eu même temps elle ne peut se défendre de l'estimer.

2. C'est la troisième fois que Cornélie paraît devant César, et la troisième fois qu'elle l'aborde avec ces apostrophes d'une fière et audacieuse

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