‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 436 sur 488 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ARSINOE, ATTALE

ARSIXOÉ

J'ai prévu ce tumulte, et n'en vois rien à craindre2 :

Comme un moment l'allume, un moment peut l'éteindre,! 480

Et si l'obscurité laisse croître ce bruit,

Le jour dissipera les vapeurs de la nuit.

Je me fâche bien moins qu'un peuple se mutine,

Que de voir que ton cœur dans son amour s'obstine,

Et d'une indigne ardeur lâchement embrasé, 1485

Ne rend point de mépris à qui t'a méprisé.

Venge-toi d'une ingrate, et quitte une cruelle,

A présent que le sort t'a mis au-dessus d'elle.

Son trône, et non ses yeux, avait dû te charmer :

Tu vas régner sans elle; à quel propos l'aimer? 1490

Porte, porte ce cœur à de plus douces chaînes.

Puisque te voilà roi, l'Asie a d'autres reines.

Qui loin de te donner des rigueurs à souffrir,

T'épargneront bientôt la peine de t 'offrir.

1. La crise morale d'où Attale va sortir transformé est un des moments les plus tragiques de ce beau drame :

l'expérience qu'il a faite de l'égoïste politique des Romains, la noblesse naturelle d'une âme qui prend peu à peu conscience d'elle-même, et aussi, n'en doutons pas, la secrète influence des exemples et des leçons de son frère, autant de motifs d'action qui v<mt faire

du favori d'Arsinoé le digne élève de- Xicomède.

2. « Une sédition au dernier acte, moyen banal de dénouer une action tragique », et digne en général d'être raillé par La Bruyère. On peut dire toutefois qu'une sédition est depuis longtemps prévue eu faveur de Kicomède, le Dieu du peuple et des soldats. (Cf. vers 450.)

420 NICOMÈDE

ATTAI.E

Mais, Madame...

A.RSINOÉ

Eh bien! soit, je veux qu'elle se rende : 1495 Prévois-tu les malheurs qu'ensuite j'appréhende? Sitôt que d'Arménie elle t'aura fait roi, Elle t'engagera dans sa haine pour moi. Mais, ô dieux! pourra-t-elle y borner sa vengeance? Pourras-tu dans son lit dormir en assurance? îooo

Et refusera-t-elle à son ressentiment Le fer ou le poison pour venger son amant? Qu'est-ce qu'en sa fureur une femme n'essaie1?

ATTALE

Que de fausses raisons pour me cacher la vraie !

Rome, qui n'aime pas à voir un puissant roi, 1505

L'a craint en Nicomède et le craindrait en moi.

Je ne dois plus prétendre à l'hymen d'une reine,

Si je ne veux déplaire à notre souveraine;

.Et puisque la fâcher ce serait me trahir,

Afin qu'elle me souffre, il vaut mieux obéir. isio

Je sais par quels moyens sa sagesse profonde

S'achemine à grands pas à l'empire du monde.

Aussitôt qu'un État devient un peu trop grand,

Sa chute doit guérir l'ombrage qu'elle en prend.

C'est blesser les Romains que faire une conquête. isis

Que mettre trop de bras sous une seule tête;

Et leur guerre est trop juste, après cet attentat

Que fait sur leur grandeur un tel crime d'État.

Eux, qui pour gouverner sont les premiers des hommes,

Teulent que sous leur ordre on soit ce que nous sommes, 1320

Veulent sur tous les rois un si haut ascendant

Que leur empire seul demeure indépendant2.

Je les connais, Madame, et j'ai vu cet ombrage * Détruire Antiochus, et renverser Carthage De peur de choir comme eux, je veux bien m'abaisser, 152s Et cède à des raisons que je ne puis forcer*. D'autant plus justement mon impuissance y cède, Que je vois qu'en leurs mains on livre Nicomède.

1. Cf. Virgile (En., V, 6) : Notum- I mairie : oji s'attend bien que Voltair que furens gnid femina passif. ne la goûte pas plus dans Corneille qu

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