ACTE I, SCENE I
Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains, A qui par sa défaite il met les fers aux mains; 11 fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces. Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés. Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis? L'espoir de son salut en lui seul était mis, Lui seul pouvait pour soi: cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé, Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé? Quand ou veut soutenir ceux que le sort accable, A force d'être juste on est souvent coupable; Et la fidélité qu'on garde imprudemment. Après un peu d'éclat, traîne un long châtiment, Trouve un noble revers, dont les coups invincibles Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles. Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux ; Rangez-vous du parti des destins et des dieux ; Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage. Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage; Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour Et, pour leur obéir, perdez le malheureux, [eux. Pressé de toutes parts des colères célestes. Il en vient dessus vous faire fondre les restes; Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober. Toute prête de choir, cherche avec qui tomber. Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime,* Elle marque sa haine, et non pas son estime ; Il ne vient que vous perdre en venant prendre port: Et vous pouvez douter s'il est digne de mort! 11 devait mieux remplir nos vœux et notre attente. Faire voir sur ses nefs la victoire flottante ; 11 n'eût ici trouvé que joie et que festins ; Mais, puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux des- J'enveux à sa disgrâce, etnon à sa personne: [tins. J'exécute à regret ce que le ciel ordonne; Et du même poignard pour César destiné Je perce en soupirant son cœur infortuné. Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête Mettre à l'abri la vôtre, et parer la tempête. Laissez nommer sa mort un injuste attentat:
La justice n'est pas une vertu d"État.
Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes
Ne fait qu'anéantir la force des couronnes:
Le droit des rois consiste à ne rien épargner;
La timide écjuilé détruit l'art de régner. [dre;
Quand on craint d'être injuste, on a toujours àcrain-
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,
Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,
Et voler sans scrupule au crime qui le sert.
C'est là mon sentiment. Achillas et Septime S'attacheront peut-être à quelque autre maxime. Chacun a son avis; mais quel que soit le leur, Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.