‹ Théatre choisi (volume 3)Chapitre 195 sur 373 · CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION · texte numérisé non relu

CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION

CLÉOPATRK.

En est-ce déjà fait, et nos bords malheureux Sont-ils déjà souillés d'un sang si généreux?

ACHORÉE

Madame, j'ai couru par votre ordre au rivage; J'ai vu la trahison, j'ai vu toute sa rage; Du plus grand des mortels j'ai vu trancher le sort: J'ai vu dans son malheur la gloire de sa mort ; Et puisque vous voulez qu'ici je vous raconte La gloire d'une mort qui nous couvre de honte, Écoutez, admirez, et plaignez son trépas.

Ses trois vaisseaux en rade avaient misvoiles bas ; Et voviint dans le port préparer nos galères, n croyait que le roi, touché de ses misères, Par un beau sentiment d'honneur et de devoir. Avec toute sa cour le venait recevoir;

Mais voyant que ce prince, ingrat à ses mérites, N'envoyait qu'un esquif rempli de satellites, Il soupçonne aussitôt son manquement de foi Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroi ; Enfin, voyant nos bords et notre flotte en armes, 11 condamne en son cœur ces indignes alarmes, Et réduit tous les soins d'un si pressant ennui A ne hasarder pas Cornélie avec lui:

(c N'exposons, lui dit-il, que cette seule tête (c A la réception que l'Egypte m'apprête; « Et tandis que moi seul j'en courrai le danger, « Songe à prendre la fuite afin de me venger, (c Le roi Juba nous garde une foi plus sincère; (( Chez lui tu trouveras et mes fils, et ton père; « Mais quand tu les verrais descendre chez Pluton, « Ne désespère point du vivant de Galon. » Tandis que leur amour en cet adieu conteste, Achillas à son bord joint son esquif funeste. Septime se présente, et lui tendant la main, Le salue empereur en langage romain; Et comme député de ce jeune monarque, u Passez, seigneur, dit-il, passez dans cette barque, « Les sables et les bancs cachés dessous les eaux « Rendent l'accès mal sûr à de plus grands vais-

[seaux. »

Ce héros voitla fourbe et s'en moque dans l'àme : Il reçoit les adieux des siens et de sa femme. Leur défend de le suivre, et s'avance au trépas Avec le même front qu'il donnait les États; La même majesté sur son visage empreinte Entre ses assassins montre un esprit sans crainte : Sa vertu tout entière à la mort le conduit: Son aifranchi Philippe est le seul qui le suit; C'est de lui que j'ai su ce que je viens de dire ; Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire, Et croit que César môme à de si grands malheurs Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

CLÉOPATRE

N'épargnez pas les miens; achevez, Achorée, L'histoire d'une mort que j'ai déjà pleurée.

ACHORÉE

On l'amène; et du port nous le voyons venir. Sans que pas un d'entre eux daigne l'entretenir. Ce mépris lui fait voir ce qu'il en doit attendre. Sitôt qu'on a pris terre on l'invite à descendre :

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