L.\RICE, ISABELLE
CLARICE
Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.
ISABELLE
11 n'est pas encor tard, et rien ne vous en presse. Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit ; A. peine ai-je parU'', qu'elle a sur l'heure écrit.
CLARICE
Clarice à la servir ne serait pas moins prompte. Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ? Et sais-tu que ce lils qu'il m'avait tant vanté Est ce même inconnu qui m'en a tant conté ?
ISABELLE
A Lucrèce avec moi je l'ai fait reconnaître ; Et sitôt que Géronte a voulu disparaître. Le voyant resté seul avec un vieux valet, Sabine à nos yeux même a rendu le billet. Vous parlerez à lui.
CLARICE
Qu'il est fourbe, Isabelle !
ISABELLE
Eh bien ! cette pratique est-elle si nouvelle ? Dorante est-il le seul qui, déjeune écolier, Pour être mieux reçu s'érige en cavalier ? Que j'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne, Et, si l'on veutles croire, ont vu chaque campagne; Sur chaque occasion tranchent des entendus. Content quelque défaite, et des chevaux perdus ; Qui, dans une gazette apprenant ce langage. S'ils sortent de Paris, ne vont qu'à leur village, Et se donnent ici pour témoins approuvés De tous ces grands combats qu'ils ont lus ou rêvés! Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée, Que les filles de co'ur aiment les gens d'épée ; Et, vous prenant pour telle, il ajugésoudain [main. Qu'une plume au chapeau vous plaît mieux qu'à la Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître, Nonpaspource qu'il est, mais pour ce q 'il veut être,
Et s'estosé promettre untraitementplus doux Dans la condition qu'il veut prendre pour vous.
CLARICE
En matière de fourbe il est maître, il y pique ; Après m'avoir dupf'C, il dupe encore AÏcippe. Ce malheureux j.'iloux s'est blessé le cerveau D'un festin qu'hier au soir il m'a donné sur l'eau. Juge un peu si la pièce a la moindre ap|»arence! Alcippe cependant m'accuse d'inconstance, Me fait une querelle oii je ne comprends rien. J'ai, dit-il. toute nuit souffert son entretien ; Il me parle de bal, de danse, de musi<iue. D'une collation superbe et magnifique. Servie à tant de plats, tant de fois redoublés, Que j'en ai la cervelle et les esprits troublés.
ISADKLLK.
Reconnaissez par là que Dorante vous aime. Et que dans son amour son adresse est extrême; Il aura su qu'Alcippe était bien avec vous, Et pour l'en éloigner il l'a rendu jaloux. Soudain à cet effort il en a joint un autre: Il a fait que son père est venu voir le vôtre. In amant peut-il mieux agir en un moment Que de gagner un père et brouiller l'autre amant? Votre père l'agrée, et le sien vous souhaite; Il vous aime, il vous plait, c'est une affaire faite.
CLARICE
Elle est faite, de vrai, ce qu'elle se fera.
ISABELLE
Quoi 1 votre cœur se change, et désobéira?
CLARICE
Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures. Explique, si tu peux, encor ses impostures: Il était marié sans que l'on en sût rien; Et son père a repris sa parole du mien. Fort triste de visage et fort confus dans l'àme.
ISABELLE
Ah! je dis à mon tour: Qu'il est fourbe, madame! C'est bien aimer la fourbe, et l'avoir bien en main. Que de prendre plaisir à fourber, sans dessein. Car, pour moi, plus j'y songe, et moins je puis com- Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre, [prendre Mais qu'allez-vous donc faire ?etpourquoi lui parler? Est-ce à dessein d'en rire, ou de le quereller?
CLARICE
Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.
IS.\BELLE
J'en prendrais davantage à le laisser morfondre.
CLARICE
Je veux l'entretenir par curiosité.
Mais j'entrevois quelqu'un dans cette obscurité, Et si c'était lui-nièine, il j)Ourrait me connaître ; Entrons donc chei Lucrèce, aiions à sa fenêtre, Puisque c'est sous son nom que je dois lui parler. Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller, Si sa mauvaise humeur déjà n'est apaisée. Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.