ACTE III. SCKNE lY
D. RODRIGL'E.
Begarde-le plutôt pour exciter ta haine,
Pour croître ta colère, et pour hàler ma peine.
r.HIMÈNE.
11 est teint de mon sang-.
D. RODRIGUE
Plonge-le dans le mien ; Kt fais lui perdre ainsi la teinture du tien.
CHIMÈNE
Ah! quelle cruauté, qui toute en un Joui* tue Le père par le fer, la tille par la vue! Ote-moi cet objet, je ne puis le souffrir: Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!
D. RODRIGUE
Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envii'
De finir par tes mains ma déplorable vie;
Car enfin n'attends pas de mon affection
Un lâche repentir d'une bonne action.
De la main de ton père un coup irréparable
Déshonorait du mien la vieillesse honorable.
Tu sais c omme un souflet touche un homme de conir.
J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur:
Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;
Je le ferais encor, si j'avais à le faire:
Ce n'est pas qu'en efl'et, contre mon père et moi,
Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi :
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J'ai pu délibérer si je prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un aflVont,
J'ai penséqu'àsontour monbras étaittropprompl,
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,
Si je n'eusse opposé contre tous tes appas
Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas;
Que malgré cette part que j'avais en ton âme,
Qui m'aima généreux me haïrait infâme;
Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix.
C'était m'en rendre indigne et diffamerton choix:
Je te le dis encore, et, quoique j'en soupire.
Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire:
Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ; [père,
Mais, quitte envers l'honneur, et quitte envers mon
C'est maintenantàtoiqueje viens satisfaire:
C'est pour t'offrirmonsangqu'en ce lieu tu mevois.
J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois. Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime ; Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime: Immole avec courage au sang- qu'il a perdu Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu. ,
r.HIMÈXE.
Ah, Rodrigue! il est vrai, quoique ton ennemie, .le ne le puis blâmer d'avoir fui l'infamie; Et, de quelque façon qu'éclatent mes douleurs, .le ne l'accuse point, je pleure mes malheurs. Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage, Demandait à l'ardeur d'un généreux courage : Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien ; Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. Ta. funeste valeur m'instruit par ta victoire; Klle a vengé ton père et soutenu ta gloire: Même soin me regarde, et j'ai, povu' m'affligei', Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. Hélas! ton intérêt ici me désespère.
Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père. Mon àme aurait trouvé dans le bien de te voir L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir; Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes, Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu; Cet effort sur ma tlamme à mon honneur est dû ; Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine, Me force à travailler moi-même à ta ruine. Car enfm n'attends pas de mon afiection De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne, Ma générosité doit répondre à la tienne: Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi; Je me dois par ta mort, montrer digne de toi.
D. RODRIGUE
Ne diffère donc plus ce que l'honneur t ordonne: Il demande ma tête, et je te l'abandonne; Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt; Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt. Attendre après mon crime une lente justice, C'est reculer ta gloire autant que mon supplice. Je mourrai trop heureux mourantd'uncoupsibeau,
r.HlMÈNE.
Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la jirendre?