‹ Théatre choisi (volume 3)Chapitre 336 sur 373 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Et ces grands cœurs, enflés du bruit de leurs combats. Souverains dans l'armée, et parmi leurs soldats, Font du commandement une douce habitude, Pour (]ui l'obéissance est un métier bien rude.

PRUSIAS

Dis tout, Araspe, dis que le nom de sujet Réduit toute leur gloire en un rang trop abject; Que, bien que leur naissance au Irone les destine, Si son ordre est trop lent, leur grand cœur s'en mu- Qu'un ftére garde trop un bien qui leurest dû, [tine; Et qui perd de son prix étant trop attendu ; Qu'on voit naître de là mille souides pratiques Danslegrosde son peuple, et dans ses domestiques; Et que, si l'on ne va jusqu'à trancher le cours De son règne ennuyeux et de ses tristes jours, Du moins une insolente et fausse obéissance, Lui laissant un vain titre, usurpe sa puissance.

AHASPE.

C'est ce que de tout autre il faudrait redouter, Seigneur, et qu'en tout autre il faudrait arrêter, Mais ce n'est pas pour vous un avis nécessaire ; Le prince est vertueux, et vous êtes bon père.

PRLSIAS.

Si je n'étais bon père, il serait criminel : Il doit son innoi-ence à l'amour paternel ; C'est lui seul qui l'excuse, et qui le justilie. Ou lui seul qui nie trompe, et qui me sacrifie! Car je dois craindre enlin que sa haute vertu Contre l'ambition n'ait en vain combattu, Qu'il ne force en son cœur la naturt à se taire. Qui se lasse d'un roi peut se lasser d'un père ; Mille exemples sanglants nous peuvent l'enseigner: Il n'est rien qui ne cède à l'ardeur de régner; Et depuis qu'une fois elle nous inquiète, La nature est aveugle, et la vertu muette.

Te le dirai-je, Araspe ? il m'a trop bien servi ; Augmentant mon pouvoir, il me l'a tout ravi: 11 n'est plus mon sujet qu'autant qu'il le veut être ; Et qui me fait régner en effet est mon maître. Pour paraître âmes yeux son mérite est trop grand : On n'aime point à voir ceux à cpii Ion doit tant. Tout ce qu'il a fait parle au moment qu'il m'appro- Et sa seule présence est un secret reproche ; [che ; Elle me dit toujours qu'il m'a fait trois fois roi ; Que je tiens plus de lui qu'il ne tiendra de moi :

Et que, si je lui laisse un jour une couronne, Ma tête en porte trois que sa valeur me donne. J'en rougis dans mon âme ; et ma confusion, Qui renouvelle et croît à chaque occasion. Sans cesse ofl're à mes yeux celte vue importune. Que qui m'en donne trois peut bien m'en ôter une ; Qu'il n'a qu'à l'entreprendre, et peut tout ce qu'il

[veut.

Juge, Araspe, où j'en suis s'il veut tout ce qu'il peut.

ARASPE

Pour tout autre que lui je sais comme s'explique La règle de la vraie et saine politique.

Aussitôt qu'un sujet s'est rendu trop puissant, Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent : On n'attend point alors qu'il s'ose tant ])ermettre; C'est un crime d'État que d'en pouvoir commettre : Et qui sait bien régner l'empêche prudemment De mériter un juste et plus grand châtiment. Et prévieni:, par un ordre à tous deux salutaire. Ou les maux qu'il prépare, ou ceux qu'il pourrait fai- Mais, seigneur, pour le prince, il a trop de vertu ; [re. Je vous l'ai déjà dit.

PRUSIAS

Et m'en répondras-tu ?

Me seras-tu garant de ce qu'il pourra faire Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère ? Et le prends-tu pour homme à voir d'un œil égal Et l'amour de son frère, et la mort d'Annibal ? Non, ne nous flattons point, il court à sa vengeance ; Il en a le prétexte, il en a la puissance; Il est l'astre naissant qu'adorent mes États; Il est le dieu du peuple, et celui des soldats. Sûr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l'autre. Fondre avec son pouvoir sur le reste du nôtre : Mais ce peu qui en reste, encor que languissant, N'est pas peut-être encor tout à fait impuissant. Je veux bien toutefois agir avec adresse. Joindre beaucoup d'honneur à bien peu de rudesse. Le chasser avec gloire, et mêler doucement Le prix de son mérite à mon ressentiment: Mais, s'il ne m'obéit, ou s'il ose s'en plaindre. Quoi qu'il ait fait pour nioi, quoi que j'en voie à Dussé-jevoir par là tout l'État hasardé... [craindre,

ARASPE

Il vient.

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