‹ Théâtre choisiChapitre 112 sur 263 · DAMIS · texte numérisé non relu

DAMIS

Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon, Monsieur l’huissier à verge, attirer le bâton.

MONSIEUR LOYAL Faites que votre fils se taise ou se retire, Monsieur. J'aurais regret d’être obligé d’écrire, Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.

DORINE, 4 part.

Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal.

MONSIEUR LOYAL Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses, Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces Que pour vous obliger et vous faire plaisir; Que pour ôter par là le moyen d’en choisir Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse, Auraient pu procéder d’une façon moins douce. Et que peut-on de pis que d’ordonner aux gens De sortir de chez eux ?

MONSIEUR LOYAL On vous donne du temps, Et jusques à demain je ferai surséance À l'exécution, monsieur, de l’ordonnance.

Je viendrai seulement passer ici la nuit Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit. Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte

Avant que se coucher, les clefs de votre porte. J'aurai soin de ne pas troubler votre repos,

Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.

Mais demain, du matin, il vous faut être habile

À vider de céans jusqu’au moindre ustensile ; Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts Pour vous faire service à tout mettre dehors.

On n’en peut pas user mieux que je fais, je pense; Et, comme je vous traite avec grande indulgence, Je vous conjure aussi, monsieur, d’en user bien, Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.

ORGON, 4 part.

Du meilleur de mon cœur je donnerais, sur l’heure, Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure, Et pouvoir, à plaisir, sur ce muffle asséner Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.

CLÉANTE, Vas, à Orgon.

Laissez, ne gâtons rien.

DAMIS À cette audace étrange

J'ai peine à me tenir, et la main me démange.

DORINE Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal, Quelques coups de bâton ne vous siéraient pas mal.

MONSIEUR LOYAL On pourrait bien punir ces paroles infâmes, Ma mie; et l’on décrète aussi contre les femmes.

CLÉANTE Finissons tout cela, monsieur; c’en est assez. Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez. MONSIEUR LOYAL Jusqu'au revoir. Le ciel vous tienne tous en joiel ORGON Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoiel

SCÈNE V. — ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE.

ORGON Eh bien, vous le voyez, ma mère, si j’ai droit;

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Et vous pouvez juger du reste par l’exploit.

Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?

MADAME PERNELLE Je suis tout ébaubie, et je tombe des nues!

DORINE, 4 Orgon.

Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez, Et ses pieux desseins par là sont confirmés.

Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme : Il sait que très souvent les biens corrompent l’homme, Et, par charité pure, il veut vous enlever Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.

ORGON Taisez-vous. C’est le mot qu’il vous faut toujours dite.

CLÉANTE, 4 Orgon.

Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.

ELMIRE Allez faire éclater l’audace de l’ingrat.

Ce procédé détruit la vertu du contrat; Et sa déloyauté va paraître trop noire, Pour souffrir qu’il en ait le succès qu’on veut croire.

SCÈNE VI. — VALÈRE, ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE

VALÈRE Avec regret, monsieur, je viens vous affliger; Mais je m’y vois contraint par le pressant danger. Un ami, qui m'est joint d’une amitié fort tendre, Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre, À violé pour moi, par un pas délicat, Le secret que l’on doit aux affaires d’État, Et me vient d’envoyer un avis dont la suite Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.

Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer Depuis une heure au prince a su vous accuser, Et remettre en ses mains, dans les traits qu’il vous jette, D'un criminel d’État l’importante cassette, Dont, au mépris, dit-il, du devoir d’un sujet, Vous avez conservé le coupable secret.

J'ignore le détail du crime qu’on vous donne,

Mais un ordre est donné contre votre personne; Et lui-même est chargé, pour mieux l’exécuter, D’accompagner celui qui vous doit arrêter.

CLÉANTE Voilà ses droits armés ; et c’est par où le traître ; De vos biens qu’il prétend cherche à se rendre maïtre.

ORGON L'homme est, je vous l’avoue, un méchant animal!

VALÈRE Le moindre amusement vous peut être fatal.

J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte, Avec mille louis qu'ici je vous apporte.

Ne perdons point de temps; le trait est foudroyant; Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant. À vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite, Et veux accompagner jusqu’au bout votre fuite.

ORGON Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps; Et je demande au ciel de m’être assez propice Pour reconnaître un jour ce généreux service. Adieu : prenez le soin, vous autres.

CLÉANTE Allez tôt; Nous songerons, mon frère, à faire ce qu’il faut.

SCÈNE VII — TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, VALÈRE, DAMIS, DORINE.

TARTUFFE, arréfant Orgon.

Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite : Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte; Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier.

ORGON Traîtrel tu me gardais ce trait pour le dernier : C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies : Et voilà couronner toutes tes perfdies!

TARTUFFE Vos injures n’ont rien à me pouvoir aigrir; Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir. CLÉANTE La modération est grande, je l’avoue.

; DAMIS Comme du ciel l’infâme impudemment se joue!

TARTUFFE Tous vos emportements ne sauraient m’émouvoir; Et je ne songe à rien qu’à faire mon devoir.

MARIANE Vous avez de ceci grande gloire à prétendre; Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.

TARTUFFE Un emploi ne saurait être que glorieux Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.

ORGON Mais t’es-tu souvenu que ma main charitable, Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?

Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir; Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir. De ce devoir sacré la juste violence Étouffe dans mon cœuf toute reconnaissance ; Et je sacrifierais à de si puissants nœuds Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.

ELMIRE L’imposteur | DORINE Comme il sait, de traîtresse manière, Se faire un beau manteau de tout ce qu’on révère!

CLÉANTE Mais, s’il est si parfait que vous le déclarez, Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez, D'où vient que pour paraître il s’avise d’attendre Qu’à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre, Et que vous ne songez à l’aller dénoncer Que lorsque son honneur l’oblige à vous chasser ?

Je ne vous parle point, pour devoir en distraire, Du don de tout son bien qu’il venait de vous faire; Mais, le voulant traiter en coupable aujourd’hui, Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui?

TARTUFFE, 4 l’exempt.

Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie; Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie. L’EXEMPT Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir, Votre bouche à propos m’invite à le remplir : Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.

TARTUFFE Qui ? moi, monsieur ?

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