‹ Théâtre choisiChapitre 120 sur 263 · ACASTE · texte numérisé non relu

ACASTE

Et Géralde, madame ?

CÉLIMÈNE

O l’ennuyeux conteur!

Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur. Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse. La qualité l’entête; et tous ses entretiens | Ne sont que de chevaux, d’équipage, et de chiens. Il tutoie en parlant ceux du plus haut étage, Et le nom de monsieur est chez lui hors d’usage.

CLITANDRE On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien. CÉLIMÈNE Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien! Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le martyre: Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire; Et la stérilité de son expression Fait mourir à tous coups la conversation.

En vain, pour attaquer son stupide silence, De tous les lieux communs vous prenez l’assistance : Le beau temps et la pluie, et le Eoid et le chaud, Sont des fonds qu’avec elle on épuise bientôt. Cependant sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur encore épouvantable .

Et l’on demande l'heure, et l’on bäâille vingt fois, Qu’elle grouille aussi peu qu’une pièce de bois.

ACASTE Que vous semble d’Adraste ?

CÉLIMÈNE

Ah! quel orgueil extrême!

C’est un homme gonflé de l’amour de soi-même. Son mérite jamais n’est content de la cour,

Contre elle il fait métier de pester chaque jour,

Et l’on ne donne emploi, charge, ni bénéfice,

Qu’à tout ce qu’il se croit on ne fasse injustice.

CLITANDRE Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd’hui Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ? CÉLIMÈNE Que de son cuisinier il s’est fait un mérite, Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.

ÉLIANTE Il prend soin d’y servir des mets fort délicats.

CÉLIMÈNE Oui, mais je voudrais bien qu’il ne s’y servit pas; C’est un fort méchant plat que sa sotte personne, Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu’il donne. PHILINTE On fait assez de cas de son oncle Damis; Qu’en dites-vous, madame ?

CÉLIMÈNE Il est de mes amis.

PHILINTE Je le trouve honnête homme, et d’un air assez sage.

CÉLIMÈNE Oui; mais il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage. Il est guindé sans cesse; et, dans tous ses propos, On voit qu’il se travaille à dire de bons mots. Depuis que dans la tête il s’est mis d’être habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile. Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit, Et pense que louer n’est pas d’un bel esprit, Que c’est être savant que trouver à redire, Qu'il n'appartient qu’aux sots d'admirer et de rire, Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps Il se met au-dessus de tous les autres gens.

Aux conversations même il trouve à reprendre. Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre : Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit, Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.

ACASTE Dieu me aamne, voilà son portrait véritable.

CLITANDRE Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour! Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour : Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre, Qu’on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur

Appuyer les serments d’être son serviteur.

CLITANDRE

Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu on dit vous blesse, Il faut que le reproche à madame s’adresse.

ALCESTE Non, morbleu |! c’est à vous; et vos ris complaisants Tirent de son esprit tous ces traits médisants, Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie ; Et son cœur à railler trouverait moins d’appas, S’il avait observé qu’on ne l’applaudit pas.

C’est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre.

PHILINTE

Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand,

Vous qui condamneriez ce qu’en eux on reprend ? CÉLIMÈNE

Eh! ne faut-il pas bien que monsieur contredise ?

À la commune voix veut-on qu’il se réduise,

Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux

L'esprit contrariant qu’il a reçu des cieux ?

Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire :

Il prend toujours en main l’opinion contraire,

Et penserait paraître un homme du commun,

Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.

L’honneur de contredire à pour lui tant de charmes,

Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes ;

Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,

Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.

ALCESTE Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire ; Et vous pouvez pousser contre moi la satire.

PHILINTE Maïs il est véritable aussi que votre esprit Se gendarme toujours contre tout ce qu’on dit; Et que, par un chagrin que lui-même il avoue, Il ne saurait souffrir qu’on blâme ni qu’on loue.

ALCESTE C’est que jamais, morbleu, les hommes n’ont raison, Que le chagrin contre eux est toujours de saison, Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires, Loueurs impertinents, ou censeuts téméraires. CÉLIMÈNE Mais.

ALCESTE Non, madame, non, quand j’en devrais mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir; Et l’on à tort ici de nourrir dans votre âme Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.

Pour moi, je ne sais pas, mais j’avouerai tout haut Que j’ai cru jusqu’ici madame sans défaut.

ACASTE De grâces et d’attraits je vois qu’elle est pourvue; Mais les défauts qu’elle a ne frappent point ma vue.

ALCESTE Ils frappent tous la mienne; et, loin de m’en cacher, Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher ; Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu’on le flatte; À ne rien Boire le pur amour éclate; Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants Que je verrais soumis à tous mes sentiments, Et dont, à tout propos, les molles complaisances Donneraient de l’encens à mes extravagances.

CÉLIMÈNE Enfin, s’il faut qu’à vous s’en rapportent les cœurs, On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs, Et du parfait amour mettre l’honneur suprême À bien injurier les personnes qu’on aime.

ÉLIANTE L'amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,

Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix. Len leur passion n’y voit rien de blâmable,

t, dans l’objet aimé, tout leur devient aimable. Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms.

La pâle est au jasmin en blancheur comparable ; La noire à faire peur, une brune adorable; La maigre à de la taille et de la liberté; La grasse est, dans son port, pleine de majesté; La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée; La géante paraît une déesse aux yeux; La naine, un abrégé des merveilles des cieux ; L’orgueilleuse à le cœur digne d’une couronne; La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne; La trop grande parleuse est d’agréable humeur; Et la muette garde une honnête pudeur.

C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême Aime jusqu'aux défauts des personnes qu’il aime. ALCESTE Et moi, je soutiens, moi...

CÉLIMÈNE Brisons là ce discours,

Et dans la galerie allons faire deux tours.

Quoi! vous vous en allez, messieurs ?

CLITANDRE €t ACASTE

Non pas, madame.

ALCESTE La peur de leur départ occupe fort votre âme.

Sortez quand vous voudrez, messieurs ; mais j’avertis

Que je ne sors qu'après que vous serez sortis.

ACASTE À moins de voir madame en être importunée, Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée. CLITANDRE * Moi, pourvu je puisse être au petit couché, Je n’ai point d’autre affaire où je sois attaché.

CÉLIMÈNE, à Alceste.

C’est pour rire, je crois ?

ALCESTE Non, en aucune sorte, Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.

SCÈNE V.— BASQUE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE.

BASQUE, 4 Ajçeste.

Monsieur, un homme est là qui voudrait vous parle Pour affaire, dit-il, qu’on ne peut reculer.

ALCESTE Dis-lui que je n’ai point d’affaires si pressées.

BASQUE Il porte une jaquette à grand’basques plissées, Avec du dor dessus.

CÉLIMÈNE, 4 Afreste.

Allez voir ce que c’est.

Ou bien faites-le entrer.

ALCESTE, a/lant au-devant du garde.

Qu'est-ce donc qu’il vous plaît.

Venez, monsieur.

SCÈNE VI.— GARDE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE.

LE GARDE Monsieur, j’ai deux mots à vous dire.

ALCESTE Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m’en instruire.

LE GARDE Messieurs les maréchaux, dont j’ai commandement, Vous mandent de venir les trouver promptement, Monsieur.

ALCESTE

Qui ? moi, monsieur ?

LE GARDE Vous-même.

ALCESTE EU Et pourquoi faire ?

PHILINTE, 4 A/reste.

C’est d’Oronte et de vous la ridicule affaire. CÉLIMÈNE, 4 Philinte.

Comment ?

PHILINTE Oronte et lui se sont tantôt bravés Sur certains petits vers, qu’il n’a pas approuvés ; Et l’on veut assoupir la chose en sa naissance. ALCESTE Moi, je n’aurai jamais de lâche complaisance.

PHILINTE Mais il faut suivre l’ordre; allons, disposez-vous.

Quel accommodement veut-on faire entre nous ? La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle À trouver bons les vers qui font notre querelle ? Je ne me dédis point de ce que j’en ai dit, Je les trouve méchants.

PHILINTE Mais d’un plus doux esprit.

ALCESTE Je n’en démordrai point, les vers sont exécrables.

PHILINTE Vous devez faire voir des sentiments traitables. Allons, venez.

ALCESTE J'irai, mais rien n’aura pouvoir De me faire dédire.

PHILINTE Allons vous faire voir.

ALCESTE

Hors qu’un commandement exprès du roi me vienne, De trouver bons les vers dont on se met en peine, Je soutiendrai toujours, morbleu! qu’ils sont mauvais, Et qu’un homme est pendable après les avoir faits.

(A Clitandre et à Acaste, qui rient.) Par le sangbleu! messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis.

CÉLIMÈNE Allez vite paraître Où vous devez.

ALCESTE ; J'y vais, madame, et sur mes pas Je reviens en ce lieu pour vider nos débats.

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