‹ Théâtre choisiChapitre 168 sur 263 · SCÈNE II. — NICOLE, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — NICOLE, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS

MONSIEUR JOURDAIN

Nicole!

NICOLE Plaît-il ?

MONSIEUR JOURDAIN Écoutez.

NICOLE Hi, hi, hi, hi, hi!

Qu’as-tu à rire ?

Hi, hi, hi, hi, ñi, hil MONSIEUR JOURDAIN Que veut dire cette coquine-là ?

NICOLE Hi, hi, hi! Comme vous voilà bâti! Hi, hi, hil

NICOLE

MONSIEUR JOURDAIN Comment donc ?

NICOLE Ah! ah! mon Dieu! Hi, hi, hi, hi, hi!

MONSIEUR JOURDAIN Quelle friponne est-ce là ? Te moques-tu de moi ?

NICOLE Nenni, monsieur; j’en serais bien fâchée. Hi, hi, hi, hi, hi, hil MONSIEUR JOURDAIN Je te baïllerai sur le nez, si tu ris davantage.

NICOLE Monsieur, je ne puis pas m’en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi!

MONSIEUR JOURDAIN Tu ne t’arrêteras pas ?

NICOLE Monsieur, je vous demande pardon; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurais me tenir de rire. Hi, hi, hil MONSIEUR JOURDAIN Mais voyez quelle insolence !

Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hil etes NICOLE Je vous prie de m’excuser. Hi, hi, hi, hi!

MONSIEUR JOURDAIN Tiens, situ ris encore le moins du monde, je te jure que

je t’appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné.

NICOLE

Eh bien! monsieur, voilà qui est fait : je ne tirai plus. MONSIEUR JOURDAIN

Prends-y bien garde. Il faut que, pour tantôt, tu nettoies.

NICOLE Hi, hil

.__ MONSIEUR JOURDAIN Que tu nettoies comme il faut...

ce NICOLE Hi, hil sont, MONSIEUR JOURDAIN Il faut, dis-je, que tu nettoies la salle, et...

NICOLE Hi, hil MONSIEUR JOURDAIN Encore ? ; NICOLE Tenez, monsieur, battez-moi plutôt, et me laissez rire tout mon soûl; cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi!

MONSIEUR JOURDAIN

J'enrage!

NICOLE De grâce, monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hil MONSIEUR JOURDAIN Si je te prends.

NICOLE Monsieur, eur, je crèverai, ai, si je ne ris. Hi, hi, hil MONSIEUR JOURDAIN

Mais a-t-on jarhais vu une pendarde comme celle-là, qui me vient tire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres ?

NICOLE Que voulez-vous que je fasse, monsieur ?

MONSIEUR JOURDAIN

Que tu songes, coquine, à préparer ma maison pour la

compagnie qui doit venir tantôt.

NICOLE, se relevant.

Ah! par ma foi, je n’ai plus envie de tire; et toutes vos compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.

MONSIEUR JOURDAIN Ne dois-je point pour toi fermer ma porte à tout le

monde ?

NICOLE Vous devriez au moins la fermer à certaines gens.

SCÈNE III. — MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, NICOLE, LAQUAIS MADAME JOURDAIN Ah! ah! voici une nouvelle histoire! Qu'est-ce que c’est donc, mon mari, que cet équipage-là ? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez-vous envie qu’on se aille partout de vous ?

MONSIEUR JOURDAIN Il n’y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.

MADAME JOURDAIN Vraiment, on n’a pas attendu jusqu’à cette heure,et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN Qui est donc tout ce monde-là, s’il vous plaît.

MADAME JOURDAIN

Tout ce monde-là est un monde qui à raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c’est que notre maison. On dirait qu’il est céans carême-prenant tous les jours ; et dès le matin, de peur d’y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs dont tout le voisinage se trouve incommodé.

NICOLE

Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville, pour l’apporter ici; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.

MONSIEUR JOURDAIN Ouais! notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne! ,

MADAME JOURDAIN Nicole à raison; et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d’un maître à danser à l’âge que vous avez.

451 LE BOURGEOIS GENTILZHOMME

NICOLE Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle.

MONSIEUR JOURDAIN Taisez-vous, ma servante et ma femme.

MADAME JOURDAIN Est-ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n’aurez plus de jambes ?

NICOLE Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un ?

MONSIEUR JOURDAIN Taisez-vous,vous dis-je; vous êtes des ignorantes, l’une et lautre; et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.

Vous devriez bien plutôt songer à marier votre fille, qui est en âge d’être pourvue.

MONSIEUR JOURDAIN Je songerai à marier ma fille quand il se présentera un parti pour elle; mais je veux songer aussi à apprendre les

belles choses.

NICOLE

J'ai encore ouï dire, madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie. MONSIEUR JOURDAIN Fort bien. Je veux avoir de l’esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens.

MADAME JOURDAIN N’irez-vous point, l’un de ces jours, au collège, vous faire donner le fouet, à votre âge ?

MONSIEUR JOURDAIN Pourquoi non ? Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu’on apprend au collège.

NICOLE Oui, ma foi, cela vous rendrait la jambe bien mieux faite.

MONSIEUR JOURDAIN Sans doute.

MADAME JOURDAIN Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison |

MONSIEUR JOURDAIN Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j’ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez-vous, vous, ce que c’est que vous dites à cette heure ? Oui. Je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d’autre sorte.

Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c’est que les paroles que vous dites 1ci.

MADAME JOURDAIN Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l’est guère.

MONSIEUR JOURDAIN Je ne parle pas de cela,vous dis-je. Je vous demande, ce que je parle avec vous, ce que je vous dis à cette heure, qu'est-ce que c’est ?

MADAME JOURDAIN Des chansons.

MONSIEUR JOURDAIN Eh! non, ce n’est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ?

MADAME JOURDAIN Eh bien ?

MONSIEUR JOURDAIN Comment est-ce que cela s’appelle ?

MADAME JOURDAIN Cela s’appelle comme on veut l’appeler.

MONSIEUR JOURDAIN C’est de la prose, ignorante.

MADAME JOURDAIN De la prose ?

MONSIEUR JOURDAIN Oui, de la prose. Tout ce qui est prose n’est point vers ; et tout ce qui n’est point vers est prose | Heu ! voilà ce que c’est ue d'étudier. Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour ire un U?

453 LE BOURGEOIS GENTIÉHOMME

NICOLE Oui. Qu'est-ce que tu fais quand tu dis U?

Quoi ?

MONSIEUR JOURDAIN Dis un peu U, pour voir.

NICOLE Eh bien, U. ; MONSIEUR JOURDAIN

Qu'est-ce que tu fais ?

NICOLE Je dis U.

MONSIEUR JOURDAIN Oui; mais, quand tu dis U, qu’est-ce que tu fais ? NICOLE Je fais ce que vous me dites.

MONSIEUR JOURDAIN Oh! l'étrange chose que d’avoir affaire à des bêtes. Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d’en haut de celle d’en bas ; U, vois-tu ? Je fais la moue : U. NICOLE Oui, cela est biau!

MADAME JOURDAIN Voilà qui est admirable! e MONSIEUR JOURDAIN C’est bien autre chose, si vous aviez vu O, et DA, DA,

ctFA,FAI MADAME JOURDAIN

Qu'est-ce que c’est donc que tout ce galimatias-là ? NICOLE

De quoi est-ce que tout cela guérit ?

MONSIEUR JOURDAIN

J'enrage quand je vois des femmes ignorantes. MADAME JOURDAIN

Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens-là,

avec leurs fariboles.

NICOLE Et surtout ce grand escogriffe de maître d’armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.

MONSIEUR JOURDAIN

Ouais ! ce maître d'armes vous tient au cœur! Je te veux faire voir ton impertinence tout à l’heure. (1/ faif apporter les fleurets, et en donne un à Nicole.) Tiens, raison démonstrative, la ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n’a u’à faire cela, et, quand on pousse en tierce, on n’a qu’à te cela. Voilà le moyen de n'être jamais tué; et cela n'est-il pas beau d’être assuré de son fait quand on se bat

contre quelqu’un ? Là, pousse-moi un peu, pour voir.

NICOLE Eh bien, quoi! (Nicole lui pousse plusieurs coups.)

MONSIEUR JOURDAIN Tout beau! Holà!l oh! Doucement. Diantre soit la coquine | NICOLE Vous me dites de pousser.

MONSIEUR JOURDAIN Oui; mais tu me pousses en tierce avant que de me pouser en quarte, et tu n’as pas la patience que je pare.

MADAME JOURDAIN Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies; et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse.

Lorsque je hante la noblesse, je fais paraître mon jugement ; et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie.

MADAME JOURDAIN Camon vraiment! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau monsieur le comte, dont vous vous êtes embéguiné !

MONSIEUR JOURDAIN

Paix! Songez à ce que vous dites. Savez-vous bien, ma emme, d vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C’est une personne d’importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l’on considère à la cour, et qui parle au roi tout comme je vous parle. N'est-ce

pas une chose qui m’est tout à fait honorable, que l’on voie venir chez moi si souvent une personne de cette qualité, qui m'appelle son cher ami, et me traite comme si j'étais son égal? Il à pour moi des bontés qu’on ne devinerait jamais ; et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi-même confus.

MADAME JOURDAIN Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses ; mais il vous emprunte votre argent.

MONSIEUR JOURDAIN Eh bien! ne m’est-ce pas de l’honneur, de prêter de l’argent à un homme de cette condition-là ? et puis-je faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami?

MADAME JOURDAIN Et ce seigneur, que fait-il pour vous ?

Des choses dont on serait étonné, si on les savait.

MADAME JOURDAIN Et quoi ?

MONSIEUR JOURDAIN Baste! je ne puis pas m'expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l’argent, il me le rendra bien, et avant qu’il soit peu.

MADAME JOURDAIN Oui. Attendez-vous à cela.

MONSIEUR JOURDAIN Assurément. Ne me l’a-t-il pas dit ?

MADAME JOURDAIN Oui, oui, il ne manquera pas d’y failli.

MONSIEUR JOURDAIN Il m’a juré sa foi de gentilhomme.

MADAME JOURDAIN

Chansons!

MONSIEUR JOURDAIN

Ouais! Vous êtes bien obstinée, ma femmel Je vous dis qu’il me tiendra sa parole; j’en suis sûr MADAME JOURDAIN Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu’il vous fait ne sont que pour vous enjôler.

MONSIEUR JOURDAIN Taisez-vous. Le voici.

MADAME JOURDAIN Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut-être encore vous faire quelque emprunt; et il me semble que j’ai diné quand je le vois.

Taisez-vous, vous dis-je.

Page 1