‹ Théâtre choisiChapitre 172 sur 263 · SCÈNE VII. — CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII. — CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE

NICOLE Ah! vous voilà tout à propos! Je suis une ambassadrice de joie, et je viens...

CLÉONTE Retire-toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles.

NICOLE Est-ce ainsi que vous recevez...

CLÉONTE Retire-toi, te dis-je, et va-t’en dire, de ce pas, à ton infidèle maîtresse qu’elle n’abusera de sa vie le trop simple Cléonte. NICOLE Quel vertigo est-ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dismoi, un peu ce que cela veut dire.

COVIELLE Ton pauvre Covielle, petite scélérate. Allons, vite, ôte-toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos.

NICOLE Quoi! tu me viens aussi.

COVIELLE Ote-toi de mes yeux, te dis-je, et ne me parle pas de ta vie. NICOLE

Ouais! Quelle mouche les à piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma maîtresse.

Fi M.

SCÈNE IX. — CLÉONTE, COVIELLE CLÉONTE Quoi! traiter un amant de la sorte,et un amant le plus fidèle et le plus passionné de tous les amants!

COVIELLE C’est une chose épouvantable que ce qu’on nous à fait à tous deux!

CLÉONTE

Je fais voir pour une personne toute l’ardeur et toute la tendresse qu’on peut imaginer; je n’aime rien au monde qu’elle, et je n’ai qu’elle dans l'esprit; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie; je ne parle que d'elle; je ne pense qu’à elle, je ne fais des songes que d’elle, je ne respire ue par elle, mon cœur vit tout en elle; et voilà de tant ’amitié la digne récompense! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables : je la rencontre par hasard; mon cœur, à cette vue, se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage, je vole avec ravissement vers elle, et l’infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement, comme si de sa vie elle ne m'avait vu!

COVIELLE Je dis les mêmes choses que vous.

CLÉONTE Peut-on rien voir d’égal, Covielle, à cette perfidie de l’ingrate Lucile ?

COVIELLE Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole.

CLÉONTE Après tant de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses charmes!

COVIELLE

Après tant d’assidus hommages, de soins et de services que je lui ai rendus dans sa cuisine!

Tant de larmes que j’ai versées à ses genoux!

COVIELLE Tant de seaux d’eau que j'ai tirés au puits pour elle!

CLÉONTE Tant d’ardeur que j’ai fait paraître à la chérir plus que moi-même | COVIELLE Tant de chaleur que j’ai soufferteàtourner la broche à sa place!

CLÉONTE

Elle me fuit avec mépris!

COVIELLE

Elle me tourne le dos avec effronteriel CLÉONTE

C’est une perfidie digne des plus grands châtiments. COVIELLE

C’est une trahison à mériter mille soufflets. CLÉONTE

Ne t’avise point, je te prie, de me parler jamais pour elle. COVIELLE

Moi, monsieur ? Dieu m’en garde!

CLÉONTE

Ne viens point m’excuser l’action de cette infidèle. COVIELLE

N'ayez pas peur.

CLÉONTE

Non, vois-tu, tous tes discours pouf la défendre ne serviront de rien.

COVIELLE Qui songe à cela ? < CLÉONTE Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.

COVIELLE J'y consens. À CLÉONTE Ce monsieur le comte qui va chez elle lui donne peut-être dans la vue; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la ualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l’éclat e son inconstance. Je veux faire autant de pas qu’elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la

gloire de me quitter.

COVIELLE C’est fort bien dit, et j’entre, pour mon compte, dans tous vos sentiments.

CLÉONTE Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d’amour qui me pourraient parler pour elle. Dis-m’en, je t’en conjure, tout le mal que tu pourras. Fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable, et marque-moi bien, pour m’en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.

COVIELLE Elle, monsieur ? voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d'amour! Je ne lui vois rien que de très médiocre ; et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.

CLÉONTE Cela est vrai, elle à les yeux petits; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.

COVIELLE Elle à la bouche grande.

CLÉONTE Oui; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

COVIELLE Pour sa taille, elle n’est pas grande.

CLÉONTE Non; mais elle est aisée et bien prise.

COVIELLE Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions.

CLÉONTE Il est vrai; mais elle a grâce à tout cela; et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.

COVIELLE Pour de l’esprit.

469 LE BOURGEOIS GENTIÉHOMME

CLÉONTE Ah! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat. COVIELLE Sa convetsation...

CLÉONTE Sa conversation est charmante.

COVIELLE Elle est toujours sérieuse.

CLÉONTE

. Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois-tu rien de plus impertinent que les femmes qui rient à tout propos ?

COVIELLE Mais, enfin, elle est capricieuse, autant que personne du monde.

CLÉONTE Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles. COVIELLE Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de Paimer toujours.

CLÉONTE Moi! j'aimerais mieux mourir; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée.

COVIELLE Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ?

CLÉONTE C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, tout aimable que je la trouve. La voici.

SCÈNE X. — LUCILE, CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE NICOLE Pour moi, j’en ai été toute scandalisée.

LUCILE Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà.

CLÉONTE Je ne veux pas seulement lui parler.

COVIELLE Je veux vous imiter.

LUCILE Qu'est-ce donc, Cléonte? qu’avez-vous :

Qu’as-tu donc, Covielle ?

LUCILE Quel chagrin vous possède ?

NICOLE Quelle mauvaise humeur te tient ?

LUCILE

Êtes-vous muet, Cléonte ?

NICOLE As-tu perdu la parole, Covielle ?

CLÉONTE Que voilà qui est scélérat !

COVIELLE Que cela est Judas!

LUCILE

Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit.

CLÉONTE Ah! ah! On voit ce qu’on a fait.

NICOLE Notre accueil de ce matin t’a fait prendre la chèvre.

COVIELLE On a deviné l’enclouure.

LUCILE N’est-il pas vrai, Cléonte, que c’est là le sujet de votre dépit ?

CLÉONTÉ Oui, perfide, ce l’est, puisqu'il faut parler; et j’ai à vous dire que vous ne triompherez pas, comme vous pensez, de votre infidélité; que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n’aurez pas l’avantage de me chasser.

471 LE BOURGEOIS GENTILÉOMME

J'aurai de la peine,sans doute, à vaincre l’amour que j’ai pour vous ; cela me causera des chagrins, je souffrirai un temps; mais j’en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le cœur que d’avoir la faiblesse de retourner à vous.

COVIELLE, 4 Nicole.

Queussi, queumi.

LUCILE Voilà bien du bruit pour un rien! Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m’a fait ce matin éviter votre abord. CLÉONTE Non, je ne veux rien écouter.

NICOLE

Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.

COVIELLE Je ne veux rien entendre.

LUCILE Sachez que ce matin...

CLÉONTE Non, vous dis-je.

NICOLE Apprends que...

COVIELLE Non, traîtresse | LUCILE Écoutez.

CLÉONTE Point d'affaire.

NICOLE Laisse-moi dire.

COVIELLE Je suis sourd.

LUCILE Cléonte.

CLÉONTE

Point.

LUCILE Arrêtez.

CLÉONTE Chansons | NICOLE Entends-moi.

COVIELLE Bagatelle !

LUCILE Un moment!

CLÉONTE Point du tout. k NICOLE Un peu de patience.

COVIELLE Tarare!

LUCILE Deux paroles.

CLÉONTE Non : c’en est fait.

NICOLE Un mot.

COVIELLE Plus de commerce LUCILE

Eh bien! puisque vous ne voulez pas m’écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu’il vous plaira.

NICOLE

Puisque tu fais comme cela, prends-le tout comme tu voudras.

CLÉONTE Sachons donc le sujet d’un si bel accueil.

LUCILE Il ne me plaît plus de le dire.

COVIELLE Apprends-nous un peu cette histoire.

NICOLE Je ne veux plus, moi, te l’apprendre.

CLÉONTE Dites-moi.…

473 LE BOURGEOIS GENTIZHOMME

LUCILE Non, je ne veux rien dire.

COVIELLE Conte-moi...

NICOLE Non, je ne conte rien CLÉONTE De grâce!

LUCILE Non, vous dis-je.

COVIELLE Par charité.

NICOLE Point d’affaire.

CLÉONTE Je vous en prie.

LUCILE Laissez-moi.

COVIELLE Je t’en conjure.

Ote-toi de là.

Lucile!

LUCILE Non.

COVIELLE Nicole!

NICOLE Point.

CLÉONTE Au nom des dieux!

LUCILE Je ne veux pas.

COVIELLE Parle-moi.

NICOLE Point du tout.

CLÉONTE Éclaircissez mes doutes.

LUCILE

Non : je n’en ferai rien

COVIELLE Guéris-moi l'esprit.

NICOLE Non : il ne me plaît pas.

CLÉONTE

Eh bien! puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois ; et je vais, loin de vous, mourir de douleur et d'amour.

COVIELLE Et moi, je vais suivre ses pas.

LUCILE Covielle!

CLÉONTE Eh ?

COVIELLE Plaît-il ?

LUCILE Où allez-vous ?

CLÉONTE Où je vous ai dit.

COVIELLE Nous allons mourir.

LUCILE Vous allez mourir, Cléonte ?

CLÉONTE Oui, cruelle, puisque vous le voulez.

LUCILE Moi! je veux que vous mouriez!

CLÉONTE Oui, vous le voulez.

LUCILE Qui vous le dit ?

CLÉONTE

N'est-ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ?

LUCILE

Est-ce ma faute ? et, si vous aviez voulu m’écouter, ne Vous aurais-je pas dit que l’aventure dont vous vous plaignez a été causée ce matin par la présence d’une EL tante, Au veut à toute force que la seule approche d’un homme

éshonore une fille, qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre,et nous figure tous les hommes comme des diables qu’il faut fuir ?

Voilà le secret de l’affaire.

CLÉONTE Ne me trompez-vous point, Lucile ?

COVIELLE Ne m'en donnes-tu point à garder ?

LUCILE Il n’est rien de plus vrai.

NICOLE C’est la chose comme elle est.

COVIELLE Nous tendrons-nous à cela ?

CLÉONTE

Ah! Lucile, qu'avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon cœur, et que facilement on se laisse persuader aux personnes qu’on aime!

COVIELLE Qu'on est aisément amadoué par ces diantres d’animauxlà.

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