‹ Théâtre choisiChapitre 188 sur 263 · SCÈNE II. — DORANTE, DORIMÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — DORANTE, DORIMÈNE

DORANTE Oui, madame, vous verrez la plus plaisante chose qu’on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le monde il soit RE de trouver encore un homme aussi fou que celuià. Et puis, madame, il faut tâcher de servir l’amour de Cléonte, et d’appuyer toute sa mascarade. C’est un fort galant homme et qui mérite que l’on s'intéresse pour lui.

DORIMÈNE J'en fais beaucoup de cas, et il est digne d’une bonne fortune.

DORANTE Outre cela, nous avons ici, madame, un ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre; et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.

DORIMÈNE J'ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et, pour rompre le couts à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j’ai résolu de me marier promptement avec vous. C’en est le vrai secret; et toutes ces choses finissent avec le mariage.

DORANTE Ah! madame, est-il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?

DORIMÈNE Ce n’est que pour vous empêcher de vous ruiner; et, sans cela, je vois bien qu'avant qu’il fût peu vous n’auriez pas un sou.

. DORANTE Que j’ai d'obligation, madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon cœur; et vous en userez de la façon qu’il vous plaira.

DORIMÈNE J'userai bien de tous les deux. Mais voici votre homme : la figure en est admirable.

SCÈNE HI. — MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE DORANTE Monsieur,nous venons rendre hommage, madame et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du Grand Turc.

MONSIEUR JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la turque. Monsieur, je vous souhaite la force des serpents et la prudence des lions. :

DORIMÈNE J'ai été bien aise d’être des ne te monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté. Madame, je vous souhaite toute l’année votre rosier fleuri. Je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m’arrivent; et j’ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici, pour vous faire les très humbles excuses de l’extravagance de ma femme.

DORIMÈNE Cela n’est rien; j’excuse en elle un pareil mouvement : votre cœur lui doit être précieux ; et il n’est pas étrange que la possession d’un homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.

MONSIEUR JOURDAIN La possession de mon cœur est une chose qui vous est tout acquise.

DORANTE Vous voyez, madame, que monsieur Jourdain n’est pas de ces gens que les prospérités aveuglent, et qu’il sait, dans sa grandeur, connaître encore ses amis.

DORIMÈNE C’est la marque d’une âme tout à fait généreuse. DORANTE Où est donc Son Altesse turqué ? nous voudrions bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs.

MONSIEUR JOURDAIN Le voilà qui vient ; et j’ai envoyé querir ma fille pour lui donner la main. ie

SCÈNE IV. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, CLÉONTE habillé en Turc, COVIELLE déguisé. DORANTE

Monsieur, nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme amis de monsieur votre beau-père, et l’assurer avec respect de nos très humbles services.

Où est le truchement, pour lui dire qui vous êtes et lui faire entendre ce que vous dites ? Vous verrez qu’il vous répondra; et il parle turc.à merveille. Holà! où diantre est-il allé ? (4 Conte.) Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande segnore, grande segnore, grande segnore ; et madame, une granda dama, granda dama. Ahil Monsieur, lui #4w4mouchi français, et madame wamamouchie française. Je ne puis pas parler plus clairement. Bon! voici l’interprète. Où allez-vous donc ? nous ne saurions rien dire sans vous. Dites-lui un peu que monsieur et madame sont des personnes de grande qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l’assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre.

COVIELLE Alabala crociam acci boram alabamen.

CLÉONTE Catalequi tubal ourin soter amalouchan.

MONSIEUR JOURDAIN, & Dorimène et à Dorante.

Voyez-vous ?

COVIELLE Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre famille.

MONSIEUR JOURDAIN Je vous l’avais bien dit, qu’il pale turc.

DORANTE Cela est admirable. | | SCÈNE V.— LUCILE, MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, CLÉONTE, COVIELLE

MONSIEUR JOURDAIN Venez, ma fille; approchez-vous, et venez donner votre main à monsieur, qui vous fait l’honneur de vous demander

en mariage.

LUCILE Comment! mon père, comme vous voilà fait! est-ce une comédie que vous jouez ?

Non, non, ce n’est pas une comédie; c’est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d'honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le mari que je vous donne.

LUCILE A moi, mon père ?

MONSIEUR JOURDAIN Oui, à vous. Allons, touchez-lui dans la main, et rendez grâces au ciel de votre bonheur.

LUCILE Je ne veux point me marier.

MONSIEUR JOURDAIN Je le veux, moi, qui suis votre père.

LUCILE Je n’en ferai rien.

MONSIEUR JOURDAIN Ah! que de bruit! Allons, vous dis-je. Çà, votre main.

LUCILE

Non, mon père; je vous l’ai dit, il n’est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités que de. (Reconnaïssant Cléonte.) I] est vrai que vous êtes mon père; je vous dois entière obéissance; et c’est à vous à disposer de moi selon vos volontés.

MONSIEUR JOURDAIN

Ah! je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir; et voilà qui me plaît d’avoir une fille obéissante.

SCÈNE VI. — MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOUR- DAIN, CLÉONTE, LUCILE, DORANTE, DORIMÈNE, COVIEELE. :

MADAME JOURDAIN Comment donc ? qu'est-ce que c’est que ceci ? on dit que vous voulez donner votre flle en mariage à un carêmeprenant.

MONSIEUR JOURDAIN Voulez-vous vous taire, impertinente! Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses; et il n’y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.

MADAME JOURDAIN C’est vous qu’il n'ya pas moyen de rendre sage; et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez-vous faire avec cet assemblage ?

MONSIEUR JOURDAIN Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN Avec le fils du Grand Turc ?

MONSIEUR JOURDAIN Oui. Faites-lui faire vos compliments par le truchement que voilà.

MADAME JOURDAIN Je n’ai que faire du truchement, et je lui dirai bien, moi-même, à son nez, qu’il n’aura point ma fille. MONSIEUR JOURDAIN Voulez-vous vous taire, encore une fois!

DORANTE Comment, madame Jourdain! vous vous opposez à un honneur comme celui-là ? vous refusez Son Altesse turque pour gendre ? | Mon Dieu! monsieur, mêlez-vous de vos affaires. DORIMÈNE C’est une grande gloire qui n’est pas à rejeter. MADAME JOURDAIN Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.

DORANTE C’est l’amitié que nous avons pour vous qui nous fait intéresser dans vos avantages.

MADAME JOURDAIN Je me passerai bien de votre amitié.

DORANTE Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père. MADAME JOURDAIN Ma fille consent à épouser un Turc ?

DORANTE Sans doute.

MADAME JOURDAIN Elle peut oublier Cléonte ?

DORANTE Que ne fait-on pas pour être grand” dame ?

MADAME JOURDAIN Je l’étranglerais de mes mains, si elle avait fait un coup comme celui-là.

MONSIEUR JOURDAIN Voilà bien du caquet ! Je vous dis que ce mariage-là se fera.

MADAME JOURDAIN Je vous dis, moi, qu’il ne se fera point.

MONSIEUR JOURDAIN Ah! que de bruit!

LUCILE Ma mère!

Allez, vous êtes une coquine!

MONSIEUR JOURDAIN

Quoi! vous la querellez de ce qu’elle m’obéit! MADAME JOURDAIN

Oui; elle est à moi aussi bien qu’à vous.

COVIELLE Madame!

MADAME JOURDAIN Que me voulez-vous conter, vous ?

COVIELLE Un mot.

MADAME JOURDAIN Je n’ai que faire de votre mot.

COVIELLE, à #onsieur Jourdain.

. Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.

| MADAME JOURDAIN Je n’y consentirai point.

COVIELLE Écoutez-moi seulement.

Écoutez-le.

MADAME JOURDAIN Non: je ne veux pas l’écouter.

MONSIEUR JOURDAIN Il vous dira.

MADAME JOURDAIN Je ne veux point qu’il me dise rien.

MONSIEUR JOURDAIN Voilà une grande obstination de femme! Cela vous ferat-il mal de l’entendre ?

COVIELLE Ne faites que m’écouter; vous ferez après ce qu’il vous

plaira.

MADAME JOURDAIN

Eh bien! quoi ?

COVIELLE, & part, à madame Jourdain.

Il y a une heure, madame, que nous vous faisons signe ; ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari; que nous l’abusons sous ce déguisement, et que c’est Cléonte lui-même qui est le fils du Grand Turc ?..

MADAME JOURDAIN

Ahlah!

COVIELLE

Et moi, Covielle, qui suis le truchement ?

Ah! comme cela, je me rends. Ne faites pas semblant de rien.

MADAME JOURDAIN Oui, voilà qui est fait, je consens au mariage.

MONSIEUR JOURDAIN Ah! voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l’écouter. Je savais bien qu’il vous expliquerait ce que c’est que le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN Il me l’a expliqué comme il faut, et j’en suis satisfaite. Envoyons querir un notaire.

DORANTE C’est fort bien dit. Et afin, madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari, c’est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, madame et moi.

MADAME JOURDAIN Je consens aussi à cela.

MONSIEUR JOURDAIN C’est pour lui faire accroire ?

DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.

Il faut bien l’amuser avec cette feinte.

MONSIEUR JOURDAIN Bon! bon! Qu’on aille querir le notaire.

DORANTE Tandis qu’il viendra et qu’il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement à Son Altesse turque.

MONSIEUR JOURDAIN

C’est fort bien avisé. Allons prendre nos places. MADAME JOURDAIN

Et Nicole ?

MONSIEUR JOURDAIN

Je la donne au truchement ; et ma:femme, à qui la voudra.

COVIELLE

Monsieur, je vous remercie. (A part.) Si l’on en peut voir un plus fou, je l’irai dire à Rome. (La camédie finit par un petit ballet qui avait été préparé.)

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