QUATRIÈME ENTRÉE
Tfaliens.
UNE MUSICIENNE ITALIENNE fait le premier récit, dont voici les paroles :
Di rigori armata il seno, Contro Amor mi ribellai; Ma fui vinta in un baleno, In mirar due vaghi rai, ÂAbhil! che sesiste puoco
Cor di gelo a stral di fuoco!
Ma si caro è’l mio tormento, Dolce è si la piaga mia,
Ch’il penare è 1 mio contento, E’1 sanarmi è tirannia.
Ahil! che più giova e piace, Quanto amor è più vivace!
Après l'air que la musicienne a chanté, deux scaramouches, deux trivelins, et un arlequin représentent une nuit à la manière des comédiens italiens, en cadence. Un musicien italien se joint à la musicienne italienne et chante avec elle les paroles qui suivent :
LE MUSICIEN ITALIEN Bel tempo che vola Rapisce il contento :
D’Amor nella scola Si coglie il momento.
LA MUSICIENNE Insin che florida Ride l’età, Che pur tropp’ orrida, Da noi sen va.
* Trad. : à Ahl quelle folie de se plaindre de l'Amour avec tant de rigueur! de l'enfant gentil qui est la douceur mêmef Ah quelle foliel ah! quelle folie!
« La douleur tourmente celui qui s abandonne à la douleur, et personne ne meurt d'amour, si ce n’est celui qui ne sait pas aimer.
« L'amour est une douce mort, quand on est payé de retour; et, si nous en jouissons aujourd’hui, pourquoi la veux-tu troubler ?
4 Que l’amant se réjouisse, et adopte mon avis; car, lorsqu’on désire, tout est de trouver le moyen.
à Allons, allons, des fêtes; allons de la danse. Gai, gai, gai ; la douleur n'est qu’une fantaisie. »
TOUS DEUX Sù cantiamo, Sù godiamo Ne’ bei di di gioventù; Perduto ben non si racquista più.
LE MUSICIEN Pupilla ch’è vaga Mill’ alme incatena; Fà dolce la piaga, Felice la pena.
LA MUSICIENNE Ma poichè frigida Langue l’età, Più l’alma rigida Fiamme non ha.
TOUS DEUX Sù cantiamo, Sù godiamo Ne’ bei di di gioventàù ; Perduto ben non si racquista più *.
(Après les dialogues italiens, les scaramouches ef trivelins dansent une réjouissance.)
CINQUIÈME ENTRÉE Français.
DEUX MUSICIENS POITEVINS dansent, et chantent les paroles
qui suivent.
PREMIER MENUET Ah! qu’il fait beau dans ces bocages | Ah! que le ciel donne un beau jour!
* Trad. : « Ayant armé mon sein de rigueuts, je me révoltai contre l’Amour; mais je fus vaincue, avec la promptitude de l'éclair, en regardant deux beaux yeux. Ah] qu’un cœur de glace résiste peu à une flèche de feu
«Cependant mon tourment m'est si cher, et ma plaie est si douce, que ma peine fait mon bonheur, et que me guérir serait une tyrannie, Ah! plus l’amour est vif, plus il a de charmes et cause de plaisir.
s Le beau temps qui s'envole, emporte le plaisir : à l’école d’Amour on apprend à profiter du moment.
« Tant que rit l’Age fleuri, qui trop promptement, hélas] s’éloigne de nous.
« Chantons, jouissons dans les beaux jours de la jeunesse ; un bien perdu ne se recouvre plus.
« Un bel œil enchaîne mille cœurs; ses blessures sont douces; le mal qu’il cause est un bonheut.
« Mais, quand languiït l’âge glacé, l'âme engourdie n’a plus de feux.
« Chantons jouissons dans les beaux jours de la jeunesse; un bien perdu ne se recouvre plus.»
AUTRE MUSICIEN Le rossignol, sous ces tendres feuillages, Chante aux échos son doux retour :
Ce beau séjour, Ces doux ramages, Ce beau séjour Nous invite à l’amour.
DEUXIÈME MENUET. — TOUS DEUX ENSEMBLE Vois, ma Climène, Vois, sous ce chêne, S’entre-baiser ces oiseaux amoureux :
Ils n’ont rien dans leurs vœux Qui les gêne; De leurs doux feux Leur âme est pleine, Qu'ils sont heureux!
Nous pouvons tous deux, Si tu le veux, Être comme eux.
(Six autres Français viennent après, vêtus galamment à la poitevine, trois en hommes ef trois en femmes, accompagnés de buit fiñtes et de hautbois, et dansent les menuets.)
SIXIÈME ENTRÉE Tout cela finit par le mélange des trois nations, ef les applaudissements en danse et en musique de toute l'assistance, qui <harrte les deux vers qui suivent : Quels spectacles charmants lquels plaisirs goûtons-nous! Les dieux mêmes, les dieux n’en ont point de plus doux.
COMÉDIE
tête la comédie des Femmes savantes, confiait à Donneau de
Visé son intention d'écrire une pièce plus «achevée» que toutes celles qu’il avait écrites jusqu’alors. Avant que ce «chefd'œuvre » vît le jour, le poète, accaparé par le roi, devait écrire six farces, divertissements ou comédies-ballets, dont /e Bourgeois gentilhomme, mais à la fin de l’année 1670, il demandait un privilège en vue de l’impression des Femmes savantes, et ce Fa lui était accordé le 13 mars. Au début de 1672 la pièce fut enfin prête. Il la lut chez le duc de la Rochefoucauld le 2 mars, et la fit représenter pour la première fois, le 11 du même mois, sur le théâtre du Palais-Royal.
Le succès de cette comédie fut assez considérable : onze représentations en furent données avant la relâche de Pâques, huit après. Elle fut reprise en octobre, et jouée encore en février 1673, sans parler d’une représentation à la cour et d’une autre chez Monsieur, en son château de Saint-Cloud.
Molière, élargissant sa satire des Précieuses, s’en prenait aussi au goût de certaines femmes pour la science et à une certaine éducation féminine, tout en renouvelant ses attaques, déjà vieilles de treize ans, contre la préciosité ridicule. L’abbé Cotin, alors en disgrâce auprès du roi, était malmené d’une façon peu voilée * sous le nom de Trissotin, préféré finalement à celui de Tricotin. Sous Vadius on s’accordait à voir Ménage qui signait ses œuvres du nom latin d’Ægidius Menagius et qui était célèbre à la fois par son érudition et ses plagiats, et par son humeur pédante et susceptible. La dispute entre Vadius et le dit Trissotin était, à en croire les Bo/rana, une scène qui avait réellement eu lieu entre Gille Boileau, frère du satirique et Cotin, ou, si l’on s’en rapporte à l’abbé d’Olivet, une scène qui s'était passée entre Ménage et l’abbé Cotin, chez Mademoiselle. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Cotin et Ménage s'étaient trouvés aux prises, environ 1660, dans une guerre d’épigrammes, et que Cotin avait asséné sur son rival un recueil de méchants vers et de vers fort méchants, /4 Ménagerie.
Quelque précaution qu’ait prise Molière de désavouer, deux jours avant la première et dans un discours prononcé sur la scène, toute identification, il n’est point douteux que Cotin et Ménage, le précieux et le savant en #s, soient expressément taillés dans les personnages de Trissotin et de Vadius.
D: 1669, au lendemain de /”Avare, Molière, qui avait en
* Le Sonnet sur la fièvre et 'Épigramme sur un carrosse sont tirés des propres Œuvres galantes de l’abbé Cotin (1663). La princesse Uranie était la duchesse de Longueville.
Et il n’est point douteux non plus qu’en les personnages de Bélise et de Philaminte Molière ait dit leur fait aux « femmes savantes», dont des listes circulaient dès 1663, et qui négligeaient, au profit d’une culture artificielle et surtout scientifique, l’ordre natutel des choses.
Dans la lettre où Donneau de Visé rend compte de la pièce, cet adversaire de Molière ne peut lui-même s'empêcher de lui rendre hommage et de « conseiller à tout le monde de la voir et de s’y divertir, sans s’arrêter à la critique de la plupart des gens, qui croient qu’il est d’un bon esprit de trouver à redire ».
À la première représentation, le rôle de Chrysale fut créé par Molière; ceux de Ttissotin et de Vadius pat La Thorillière et du Croisy; Miles de Brie et' Molière étaient Armande et Henriette; Geneviève Béjart, sous le nom de Mile de Villaubtun, était Bélise.
De nos jours les rôles de Trissotin, d’Armande et d’Henriette ont été joués admirablement par M. Geotges Bert et par Mmes Bartet et Marie Leconte (cette dernière ayant elle-même succédé à une Henriette incomparable, Mme Worms-Barretta).
Les Femmes savantes ont été jouées 1.347 fois à la Comédie- Française, de 1680 à 1936.
ÉDITION ORIGINALE : 1673 (avec un privilège du 31 décembre 1670 enregistré le 13 mats 1671, et achevé d’imprimer du 10 décembre 1672), chez Pierre Promé.
TÉMOIGNAGES CONTEMPORAINS : Donneau de Visé, Mercure galant, t. I, lettre du 12 mars 1672. — Bussy-Rabutin, Lettre au P. Rapin, 11 avtil 1673. — Cf. aussi Menagiana, t. II, p. 25, édit. de 1729; Boleana, XIX, p. 26, t. V, de l’édition Saint-Matc; et abbé d’Olivet, Histoire de l’Académie française, t. I], p. 185.
À CONSULTER : Saïinte-Beuve, Portraits lifféraires, t. Il (réimp. par Maurice Allem dans son éd. méthodique et annotée des Grands Érrivains Français, par Sainte-Beuve) et Nouveaux lundis (Vaugelas), t. VI. — V. Cousin, La Société française au xvxr siècle, t. XI, pp. 287-293, 1858. — F. Hémon, Les Femmes savantes, dans son Cours de littérature, t. VI : Molière, fasc. 8, 1893. — E. Krantz, Les problèmes de la vie et de l’édusation dans le théâtre de Molière, dans la Revue des Cours et Conférences, 1808-1899. — Dussane, Les Femmes de Molière, dans le Comédien sans
paradoxe, 1933.
Le ridicule que Molière etDespréaux ont jeté sur les femmes savantes a semblé, dans un siècle poli, justifier les préjugés de la barbarie. Mais Molière n’a pas prétendu se moquer de la science et de l’esprit. Il n’en à joué que l’abus et l’aSectation, ainsi que dans son Tartuffe il a diffamé l’hypocrisie et non pas la vertu.
Voltaire, Épftre dédicatoire d’Alzire, à Mme du Châtelet.
Quel type charmant que l’aimable Henriette. Tendre sans être romanesque, son bon sens à conduit son cœur... Et quand il s’agit de son bonheur, elle sait se défendre d’une main douce, mais ferme.
Nisard, Histoire de la Littérature française, t, TI.
PERSONNAGES
CHRYSALE, bon bourgeois.
PHILAMINTE, femme de Chrysale.
HENRIBTTE, | files de Chrysale et de Pbilaminte. ARISTE, frère de Chrysale.
BÉLISE, sœur de Chrysale.
CLITANDRE, amant d’Henriette.
TRISSOTIN, bel esprit.
VADIUS, savant.
MARTINE, servante de cuisine.
LÉPINE, laquais.
JULIEN, valet de Vadius.
UN NOTAIRE
La scène est à Paris, dans la maison de Chrysale.