‹ Théâtre choisiChapitre 212 sur 263 · ACTE QUATRIÈME SCÈNE I. — ARMANDE, PHILAMINTE · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME SCÈNE I. — ARMANDE, PHILAMINTE

ARMANDE Oui, rien n’a retenu son esprit en balance.

Elle à fait vanité de son obéissance; Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi S’est-il donné le temps d’en recevoir la Loi, Et semblait suivre moins les volontés d’un père Qu’affecter de braver les ordres d’une mère.

PHILAMINTE Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux Les droits de la raison soumettent tous ses vœux, Et je doit gouverner, ou sa mère ou son père, Ou lesprit ou le corps, la forme ou la matière.

ARMANDE On vous en devait bien, au moins, un compliment ; Et ce petit monsieur en use étrangement De vouloir malgré vous devenir votre gendre.

PHILAMINTE Il n’en est pas encore où son cœur peut prétendre, Je le trouvais bien fait, et j’aimais vos amours; Mais dans ses procédés il m’a déplu toujours. Il sait que, Dieu merci, je me mêle d’écrire; Et jamais il ne m’a prié de lui rien lire.

SCÈNE II. — CLITANDRE, entrant doucement ct écoutant sans se montrer, ARMANDE, PHILAMINTE

ARMANDE Je ne soufftirais point, si j'étais que de vous, Que jamais d’Henriette il pût être l'époux. On me ferait grand tort d’avoir quelque pensée Que là-dessus je parle en fille intéressée, - Et que le lâche tour que l’on voit qu’il me fait Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret. Contre de pareils coups l’âme se fortifie Du solide secours de la philosophie, Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout; Mais vous traiter ainsi, c’est vous pousser à bout.

Il est de votre honneur d’être à ses vœux contraire; Et c’est un homme enfin qui ne doit point vous plaire. Jamais je n’ai connu, discourant entre nous,

Qu'il eût au fond du cœur de l’estime pour vous.

PHILAMINTE Petit sot!

ARMANDE Quelque bruit que votre gloire fasse, Toujours à vous louer il a paru de glace.

PHILAMINTE Le brutal!

ARMANDE Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux, J'ai lu des vers de vous qu’il n’a point trouvés beaux. PHILAMINTE L’impertinent | ARMANDE Souvent nous en étions aux prises; Et vous ne croiriez point de combien de sottises…

CLITANDRE Eh! doucement, de grâce. Un peu de charité, Madame, ou, tout au moins, un peu d’honnêteté. Quel mal vous ai-je fait ? et quelle est mon offense Pour armer contre moi toute votre éloquence, Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin ? Parlez, dites, d’où vient ce courroux effroyable ? Je veux bien que madame en soit juge équitable.

ARMANDE

Si javais le courroux dont on veut m’accuser, Je trouverais assez de quoi l’autoriser. | Vous en seriez trop digne; et les premières flammes S’établissent des droits si sacrés sur les âmes, Qu'il faut perdre fortune, et renoncer au jour, Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour. Au changement de vœux nulle horreur ne s’égale; Et tout cœur infidèle est un monstre en morale.

CLITANDRE Appelez-vous, madame, une infidélité Ce que m’a de votre âme ordonné la fierté ?

Je ne fais qu’obéir aux lois qu’elle m’impose;

Et, si je vous offense, elle seule en est cause.

Vos charmes ont d’abord possédé tout mon cœur,

11 à brûlé deux ans d’une constante ardeur;

Il n’est soins empressés, devoirs, respects, services, Dont il ne vous ait fait d’amoureux sacrifices.

Tous mes feux, tous mes soins, ne peuvent rien sur vous. Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux.

Ce que vous refusez, je l’offre au choix d’une autre : Voyez; est-ce, madame, ou ma faute, ou la vôtre ? Mon cœur court-il au change, ou si vous l’y poussez ? Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ?

ARMANDE

Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire,

Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire,

Et vouloir les réduire à cette pureté

Où du parfait amour consiste la beauté ?

Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée

Du commerce des sens nette et débarrassée ;

Et vous ne goûtez point, dans ses plus doux appas,

Cette union des cœurs, où les corps n’entrent pas.

Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière,

Qu’avec tout l’attirail des nœuds de la matière;

Et, pour nourrir les feux que chez vous on produit,

Il faut un mariage, et tout ce qui s’ensuit.

Ah! quel étrange amour! et que les belles âmes

Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes!

Les sens n’ont point de part à toutes leurs ardeurs;

Et ce beau feu ne veut marier que les cœuts.

Comme une chose indigne, il laisse là le reste;

C’est un feu pur et net comme le feu céleste :

On ne pousse avec lui que d’honnêtes soupirs,

Et l’on ne penche point vers les sales désirs.

Rien d’impur ne se mêle au but qu’on se propose,

On aime pour aimer, et non pour autre chose;

Ce n’est qu’à l'esprit seul que vont tous les transports,

Et l’on ne s’aperçoit jamais qu’on ait un corps. CLITANDRE

Pour moi, par un malheur, je m'aperçois, madame,

Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme.

Je sens qu’il y tient trop pour le laisser à part :

De ces détachements je ne connais point l’art;

Le ciel m’a dénié cette philosophie,

Et mon Âme et mon corps marchent de compagnie.

Il n’est rien de plus beau, comme vous avez dit,

Que ces vœux épurés qui ne vont qu’à l'esprit,

Ces unions de cœurs et ces tendres pensées,

Du commerce des sens si bien débarrassées :

Mais ces amouts pour moi sont trop subtilisés :

Je suis un peu grossier, comme vous m’accusez; J'aime avec tout moi-même, et l’amour qu’on me donne En veut, je le confesse, à toute la personne.

Ce n’est pas là matière à de grands châtiments;

Et, sans faire de tort à vos beaux sentiments,

Je vois que, dans le monde, on suit fort ma méthode, Et que le mariage est assez à la mode,

Passe pour un lien assez honnête et doux,

Pour avoir désiré de me voir votre époux,

Sans que la liberté d’une telle pensée

Ait dû vous donner lieu d’en paraître ofensée.

ARMANDE Eh bien! monsieur, eh bien! puisque, sans m’écouter, Vos sentiments brutaux veulent se contenter; Puisque, pour vous réduire à des ardeurs fidèles, Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles, Si ma mère le veut, je résous mon esprit À consentir pour vous à ce dont il s’agit...

CLITANDRE Il n’est plus temps, madame; une autre à pris la place; Et, par un tel retour, j'aurais mauvaise grâce De maltraiter l’asile et blesser les bontés Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.

PHILAMINTE Mais enfin, comptez-vous, monsieur, sur mon suffrage Quand vous vous promettez cet autre mariage ? Et, dans vos visions, savez-vous, s’il vous plaît, Que j'ai pour Henriette un autre époux tout prêt ?

CLITANDRE Eh! madame, voyez votre choix, je vous prie : Exposez-moi, de grâce, à moins d’ignominie, Et ne me rangez pas à l’indigne destin

De me voir le rival de monsieur Trissotin.

L’amour des beaux esprits, qui chez vous m’est contraire, Ne pouvait m’opposer un moins noble adversaire. Il en est, et plusieurs, que, pour le bel esprit,

Le mauvais goût du siècle à su mettre en crédit; Mais monsieur Trissotin n’a pu duper personne,

Et chacun rend justice aux écrits qu’il nous donne. Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu’il vaut, Et ce qui m'a vingt fois fait tomber de mon haut, C’est de vous voir au ciel élever des sornettes

Que vous désavoueriez si vous les aviez faites.

PHILAMINTE Si vous jugez de lui tout autrement que nous, C’est que nous le voyons par d’autres yeux que vous.

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