SCÈNE IV. — TOINETTE, CLÉANTE, ARGAN, ANGÉLIQUE
TOINETTE, Par dérision.
Ma foi, monsieur, je suis pour vous maintenant ; et je me dédis de tout ce que je disais hier. Voici monsieur Diafoirus le père et monsieur Diafoirus le fils, quiviennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde et le plus Fe n’a dit que deux mots, qui m’ont ravie; et votre fille va être charmée de lui.
ARGAN, à Cléante, qui feint de vouloir s’en aller. Ne vous en allez point, monsieur. C’est que je marie ma fille; et voilà qu’on lui amène son prétendu mari, qu’elle n’a point encore vu.
CLÉANTE C’est m'honorer beaucoup, monsieur, de vouloir que je sois témoin d’une entrevue si agréable.
ARGAN
C’est le fils d’un habile médecin ; et le mariage se fera dans quatre jours.
Mandez-le un peu à son maître de musique, afin qu’il se trouve à la noce.
CLÉANTE Je n’y manquerai pas.
ARGAN Je vous y prie aussi.
CLÉANTE
Vous me faites beaucoup d’honneur.
TOINETTE Allons, qu’on se range : les voici.
SCÈNE V.— MONSIEUR DIAFOIRUS, THOMAS DIA- FOIRUS, ARGAN, ANGÉLIQUE, CLÉANTE, TOI- NETTE, LAQUAIS.
ARGAN, #ettant la main à son bonnet, sans l’ôter. Monsieur Purgon, monsieur, m’a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier : vous savez les conséquences.
MONSIEUR DIAFOIRUS Nous sommes dans toutes nos visites pour porter sécours aux malades, et non pour leur porter de l’incommodité.
(L/s parlent tous deux en même temps, s’interrompant et confondant.)
Je reçois, monsieur...
MONSIEUR DIAFOIRUS Nous venons ici, monsieur.
ARGAN Avec beaucoup de joie.
MONSIEUR DIAFOIRUS Mon fils Thomas et moi.
ARGAN L’honneur que vous me faites.
MONSIEUR DIAFOIRUS Vous témoigner, monsieur...
ARGAN Et j'aurais souhaité...
MONSIEUR DIAFOIRUS Le ravissement où nous sommes...
ARGAN De pouvoir aller chez vous...
MONSIEUR DIAFOIRUS De la grâce que vous nous faites.
ARGAN Pour vous en assurtet.
MONSIEUR DIAFOIRUS De vouloir bien nous recevoir.
ARGAN Mais vous savez, monsieur.
MONSIEUR DIAFOIRUS Dans l’honneur, monsieur...
Ce que c’est qu’un pauvre malade.
MONSIEUR DIAFOIRUS De votre alliance.
ARGAN Qui ne peut faire autre chose.
MONSIEUR DIAFOIRUS Et vous assurer.
ARGAN Que de vous dire ici...
MONSIEUR DIAFOIRUS Que, dans les choses qui dépendront de notre métier.
ARGAN Qu'il cherchera toutes les occasions.
MONSIEUR DIAFOIRUS De même qu’en toute autre.
ARGAN De vous faire connaître, monsieur...
MONSIEUR DIAFOIRUS Nous serons toujours prêts, monsieur...
ARGAN Qu'il est tout à votre service.
MONSIEUR DIAFOIRUS
À vous témoigner notre zèle. (17 se retourne vers son fils et lui dit.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.
THOMAS DIAFOIRUS e5/ un grand benêt nouvellement sorti des écoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps.) N'est-ce pas par le père qu’il convient de commencer.
MONSIEUR DIAFOIRUS Oui.
THOMAS DIAFOIRUS
Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second père, mais un second père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m'a engendré; mais vous m'avez choisi. Il m’a reçu par nécessité; mais vous m'avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté; et d’autant plus de les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles,
’autant plus je vous dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future Aie dont je viens aujourd’hui vous rendre, par avance, les très humbles et très respectueux hommages.
TOINETTE Vivent les collèges d’où l’on sort si habile homme!
THOMAS DIAFOIRUS Cela a-t-il bien été, mon père ?
MONSIEUR DIAFOIRUS Optime.
ARGAN, à Angélique.
Allons, saluez monsieur.
THOMAS DIAFOIRUS Baïserai-je ?
MONSIEUR DIAFOIRUS Oui, oui.
THOMAS DIAFOIRUS, & Angélique.
Madame, c’est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque lon...
ARGAN Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez. THOMAS DIAFOIRUS Où donc est-elle ?
ARGAN Elle va venir.
THOMAS DIAFOIRUS Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ?
MONSIEUR DIAFOIRUS Faites toujours le compliment de mademoiselle.
THOMAS DIAFOIRUS
Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux lorsqu'elle venait à être éclairée des rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d’un doux transport à l’apparition du soleil de vos beautés et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son ae unique. Souffrez donc, mademoiselle, que j’appende aujourd’hui à l’autel de vos charmes l’offrande de ce cœur qui ne respire et n’ambitionne autre gloire que d’être toute sa vie, mademoiselle, votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et mari.
TOINETTE, e# le raillant.
Voilà ce que c’est que d’étudier! on apprend à dire de belles choses.
ARGAN Eh! que dites-vous de cela ?
Que monsieur fait merveilles et que, s’il est aussi bon médecin qu’il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.
TOINETTE Assurément. Ce sera quelque chose d’admirable, s’il fait d’aussi belles cures qu’il fait de beaux discours.
ARGAN Allons, vite, ma chaise, et des sièges à tout le monde. Mettez-vous là, ma fille. Vous voyez, monsieur, que tout le monde admire monsieur votre fils; et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.
MONSIEUR DIAFOIRUS Monsieur, ce n’est pas parce que je suis son père ; mais je
puis dire que j’ai sujet d’être content de lui, et que tous ceux qui le voient, en parlent comme d’un garçon, qui n’a point de méchanceté. Il n’a jamais eu l’imagination bien vive, ni ce feu d’esprit qu’on remarque dans quelques-uns ; mais c’est par là que j’ai toujours bien augurédesa judiciaire, qualité requise pour l’exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n’a jamais été ce qu’on appelle mièvre et éveillé.
On le voyait toujours doux, paisible et tacitutne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que Pon nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire; et il avait neuf ans, qu’il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon, disais-je en moi-même : les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d’imagination, est la marque d’un bon jugement à venir. Lorsque Je l’envoyai au collège, ‘il trouva de la peine; mais il se roidissait contre les difficultés; et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire, sans vanité que, depuis deux ans qu’il est sur les bancs, il n’y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s’y est rendu redoutable; et il ne s’y passe point d’acte où il n’aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine.
THOMAS DIAFOIRUS, #rant de sa poche une grande thèse roulée, qu’il présente à Angélique.
J'ai, contre les circulateurs, soutenu une thèse, qu’avec la
permission de monsieur, j’ose présenter à mademoiselle,
comme un hommage que je lui dois des prémices de mon
esprit.
ANGÉLIQUE Monsieur, c’est pout moi un meuble inutile,et je ne me connais pas à ces choses-là.
TOINETTE
Donnez, donnez. Elle est toujours bonne à prendre pour l’image : cela servira à parer notre chambre.
THOMAS DIAFOIRUS Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l’un de ces jours,pour vous divertir, la dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.
TOINETTE
Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la
comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.
MONSIEUR DIAFOIRUS Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu’on le peut souhaiter; qu’il possède en un degré louable la vertu prolifique, et qu’il est du tempérament qu’il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.
ARGAN N'est-ce pas votre intention, monsieur, de le pousser à la cour, et d’y ménager pour lui une charge de médecin ?
MONSIEUR DIAFOIRUS
À vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m’a jamais paru agréable; et j’ai toujours trouvé qu’il valait mieux pour nous autres demeurer au public. Le public est commode. Vous n’avez à répondre de vos actions à personne; et, pourvu que l’on suive le courant des règles de l’art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu’il y a de fâcheux auprès des grands, c’est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
TOINETTE
Cela est plaisant let ils sont bien impertinents de vouloir que, vous autres messieurs, vous les guérissiez. Vous n'êtes point auprès d’eux pour cela; vous n’y êtes que pour recevoir vos pensions et leur ordonner des remèdes ; c’est à eux à guérir s’ils peuvent.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Cela est vrai. On n’est obligé qu’à'traiter les gens dans les
formes.
ARGAN, à Cléante.
Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la com-
pagnie.
CLÉANTE J’attendais vos ordres, monsieur; et il m’est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec mademoiselle une scène d’un petit opéra qu’on a fait depuis peu. (A Angélique, lui donnant un papier.) Tenez, voilà votre partie.
ANGÉLIQUE
Moi ?
CLÉANTE, bas, à Angélique.
Ne vous défendez point, s’il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c’est que la scène que nous devons chanter. (Haut.) Je n’ai pas une voix à chanter; mais ici il suffit que je me fasse entendre; et l’on aura la bonté de m’excusef, pes la nécessité où je me trouve de faire chanter mademoiselle.
ARGAN
Les vers en sont-ils beaux ?
CLÉANTE C’est proprement ici un petit opéra impromptu; et vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
ARGAN Fort bien. Écoutons.
CLÉANTE, sows le nom d’un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs pensées l’un à l’autre en chantant.
Voici le sujet de la scène. Un berger était attentif aux beautés d’un spectacle qui ne faisait que de commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu’il entendità ses côtés. IL se retourne, et voit un brutal qui, de paroles insolentes, maltraitait une bergère. D’abord il prend les intérêts d’un sexe à qui tous les hommes doivent hommage; et, après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère,et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu’il eût jamais vus, versait des larmes qu’il trouva les plus belles du monde. Hélas! dit-il en lui-même, est-on capable d’outrager une personne si aimable! Et quel inhumain, quel barbare ne serait touché par de telles larmes ? Il prend soin de les arrêter, ces larmes
qu’il trouve si belles; et l’aimable bergère prend soin, en même temps, de le remercier de son léger service, mais d’une manière si charmante, si tendre et si passionnée, que le berger n’y peut résister; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme dont son cœur se sent pénétré. Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d’un tel remerciement ? Et que ne voudrait-on pas faire, à quels services, à quels dangers ne serait-on pas ravi de courir, pour s’attirer un seul moment, des touchantes douceurs d’une âme si reconnaissante ? Tout le spectacle passe sans qu’il y donne aucune attention; maïs il se plaint qu’il est trop court, parce qu’en finissant il le sépare de son adorable bergère; et, de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu’un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous e maux de l’absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu’il a si peu vu. Il fait tout ce qu’il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve nuit et jour une si chère idée; mais la grande contrainte où l’on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l’adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre; et il en obtient d’elle la permission, par un billet qu’il a l’adresse de lui faire tenir. Mais, dans le même temps, on l’avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose Rose en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger! Le voilà accablé d’une mortelle douleur; il ne peut souffrir l’effroyable idée de voir tout ce qu’il aime entre les bras d’un autre; et son amour, au désespoir, lui fait trouver moyen de s’introduire dans la maison de sa bergère pour apprendre ses sentiments et savoir d’elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu’il craint; il y voit venir l’indigne rival que le caprice d’un pèreopposeauxtendresses de son amour ; il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l’aimable bergère, ainsi qu’auprès d’une conquête qui lui est assurée; et cette vue le remplit d’une colère dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore; et son respect et la présence de son père l’empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour loblige à lui parler ainsi : (17 chante.)
651 LE MALADE IMACINAIRE
Belle Philis, c’est trop, c’est trop souffrir;
Rompons ce dur silence, et m’ouvrez vos pensées. Apptenez-moi ma destinée :
Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?
ANGÉLIQUE répond en chantant.
Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,
Aux apprêts de l’hymen dont vous vous alarmez :
Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire :
C’est vous en dire assez.
* ARGAN Ouais! je ne croyais pas que ma fille fût si habile, que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
CLÉANTE Hélas! belle Philis, Se pourrait-il que l’amoureux Tircis Eût assez de bonheur Pour avoir quelque place dans votre cœur ?
ANGÉLIQUE Je ne m’en défends point dans cette peine extrême : Oui, Tircis, je vous aime.
CLÉANTE O parole pleine d’appas!
Ai-je bien entendu ? Hélas!
Redites-la, Philis ; que je n’en doute pas.
ANGÉLIQUE Oui, Tircis, je vous aime.
CLÉANTE De grâce, encor, Philis!
ANGÉLIQUE Je vous aime.
CLÉANTE Recommencez cent fois ; ne vous en lassez pas.
ANGÉLIQUE Je vous aime, je vous aime; Oui, Tircis, je vous aime.
CLÉANTE Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde, Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ?
Mais, Philis, une pensée Vient troubler ce doux transport.
Un rival, un rival...
ANGÉLIQUE Ah! je le hais plus que la mort; Et sa présence, ainsi qu’à vous, M'est un cruel supplice.
CLÉANTE Mais un père à ses vœux vous veut assujettir. ANGÉLIQUE Plutôt, plutôt mourir, Que de jamais y consentir; Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir!
ARGAN Et que dit le père à tout cela ?
CLÉANTE Il ne dit rien.
ARGAN
Voilà un sot père que ce père-là, de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire.
CLÉANTE Ah! mon amout…
ARGAN Non, non; en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente de parler de la sorte devant son père. Montrez-moi ce papier. Ah! ah! où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n’y a là que de la musique écrite.
CLÉANTE Est-ce que vous ne savez pas, monsieur, qu’on a trouvé, depuis peu, l'invention d'écrire les paroles avec les notes mêmes | ARGAN Fort bien. Je suis votre serviteur, monsieur; jusqu’au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent opéra.
J'ai cru vous divertir.
ARGAN Les sottises ne divertissent point. Ah! voici ma femme.
SCÈNE VI. — BÉLINE, ARGAN, TOINETTE, ANGÉ- LIQUE, MONSIEUR DIAFOIRUS, THOMAS DIAFOIRUS
ARGAN M’amour, voilà le fils de monsieur Diafoirus.
THOMAS DIAFOIRUS commence un compliment qu’il avait étudié, et, la mémoire lui manquant, ne peut continuer. Madame, c’est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on voit sur votre visage.
BÉLINE Monsieur, je suis ravie d’être venue ici à propos, pouf avoir l’honneur de vous voir.
THOMAS DIAFOIRUS Puisque l’on voit sur votre visage. puisque l’on voit sur votre visage. Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma période, et cela m’a troublé la mémoire. MONSIEUR DIAFOIRUS Thomas, réservez cela pour une autre fois.
ARGAN Je voudrais, ma mie, que vous eussiez été ici tantôt.
TOINETTE Ah! madame, vous avez bien perdu de n’avoir point été au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope. Allons, ma fille, touchez dans la main de monsieur, et lui donnez votre foi, comme à votre mari.
ANGÉLIQUE Mon père!
ARGAN Eh bien, mon père! Qu'est-ce que cela veut dire ? ANGÉLIQUE
De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connaître, et de voir naître en nous, l’un pour l’autre, cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.
THOMAS DAIFOIRUS Quant à moi, mademoiselle, elle est déjà toute née en moi; et je n’ai pas besoin d’attendre davantage.
ANGÉLIQUE Si vous êtes si prompt, monsieur, il n’en est pas de même de moi; et je vous avoue que votre mérite n’a pas encore assez fait d’impression dans mon âme.
ARGAN Oh! bien, bien; cela aura tout le loisir de se faire quand vous serez mariés ensemble.
ANGÉLIQUE Eh! mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l’on ne doit jamais soumettre un cœur par force ; et, si monsieur est honnête homme, il ne doit
point vouloir accepter une personne qui serait à lui par contrainte.
THOMAS DIAFOIRUS INego consequentiam, mademoiselle ; et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de monsieur votre père.
ANGÉLIQUE C’est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un, que de lui faire violence.
THOMAS DIAFOIRUS
Nous lisons des anciens, mademoiselle, que leur coutume était d’enlever par force, de la maison des pères, les filles qu’on menait marier, afin qu’il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu’elles convolaient dans les bras d’un homme.
ANGÉLIQUE
Les anciens, monsieur, sont les anciens ; et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle; et, quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu’on nous y traîne. Donnez-vous patience; si vous m’aimez, monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.
THOMAS DIAFOIRUS
Oui, mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement.
ANGÉLIQUE Mais la grande marque d’amout, c’est d’être soumis aux volontés de celle qu’on aime.
THOMAS DIAFOIRUS Distinguo, mademoiselle, Dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo; mais dans ce qui la regarde, ego. Vous avez beau raisonner ; monsieur est frais émoulu du collège; et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi
tant résister, et refuser la: gloire d’être attachée au corps de la Faculté ?
BÉLINE Elle à peut-être quelque inclination en tête. ANGÉLIQUE Si j'en avais, madame, elle serait telle que la raison et l’honnêteté pourraient me la permettre.
ARGAN Ouais! je joue ici un plaisant personnage!
BÉLINE Si j'étais que de vous, mon fils, je ne la forcerais point de se marier ; et je sais bien ce que je ferais. ANGÉLIQUE Je sais, madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi; mais peut-être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés.
BÉLINE C’est que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d’être obéissantes et soumises aux volontés de leurs pères. Cela était bon autrefois.
ANGÉLIQUE Le devoir d’une fille a des bornes, madame ; et la raison et les lois ne l’étendent point à toutes sortes de choses.
BÉLINE C'est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie. ANGÉLIQUE Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise,
je le conjurerai, au moins, de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.
ARGAN Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci. ANGÉLIQUE
Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l’aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l’attachement de ma vie, je vous avoue que j’y cherche quelque précaution. Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents et se mettre en état de faire tout ce qu’elles voudront. Il y en a d’autres, madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt; qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s’enrichir par la mort de ceux qu’elles épousent, et courent sans scrupules de mari en mari, pour s'approprier leurs dépouilles. Ces personnes-là, à la vérité, n’y cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne.
BÉLINE
Je vous trouve aujourd’hui bien raisonnante, et je vou-
drais bien savoir ce que vous voulez dire par là.
ANGÉLIQUE Moi, madame ? Que voudrais-je dire que ce que je dis ? BÉLINE Vous êtes si sotte, ma mie, qu’on ne sautait plus vous souffrir.
ANGÉLIQUE Vous voudriez bien, madame, m’obliger à vous répondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que vous n’aurez pas cet avantage.
BÉLINE Il n’est rien d’égal à votre insolence.
ANGÉLIQUE Non, madame, vous avez beau dire.
Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption, qui fait hausser les épaules à tout le monde. Tout cela, madame, ne servira de rien. Je serai sage en
657 LE MALADE IMACINAIRE
dépit de vous; et, pour vous ôter l’espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m’ôter de votre vue.
ARGAN Écoute. Il n’y a point de milieu à cela : choisis d’épouser dans quatre jours ou monsieur ou un couvent. (A Béline.) Ne vous mettez pas en peine; je la rangerai bien. BÉLINE Je suis fâchée de vous quitter, mon fils; mais j’ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt.
ARGAN Allez, m’amour; et passez chez votre notaire, afin qu’il expédie ce que vous savez.
BÉLINE Adieu, mon petit ami.
ARGAN Adieu, ma mie. Voilà une femme qui m’aime... cela n’est
pas croyable.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Nous allons, monsieur, prendre congé de vous.
ARGAN Je vous prie, monsieur, de me dire un peu comment je suis.
MONSIEUR DIAFOIRUS li fâte le pouls.
Allcas, Thomas, prenez l’autre bras de monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?
THOMAS DIAFOIRUS
Dico que le pouls de monsieur est le pouls d’un homme qui ne se porte point bien.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Bon.
THOMAS DIAFOIRUS
Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Fort bien.
THOMAS DIAFOIRUS Repoussant.
MONSIEUR DIAFOIRUS Bene.
THOMAS DIAFOIRUS Et même un peu capricant.
MONSIEUR DIAFOIRUS Optime.
THOMAS DIAFOIRUS Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c'est-à-dire la rate.
MONSIEUR DIAFOIRUS Fort bien.
ARGAN Non; monsieur Purgon dit que c’est mon foie qui est malade.
MONSIEUR DIAFOIRUS Eh oui : qui dit parenchyme dit l’un et l’autre, à cause de l’étroite sympathie qu’ils ont ensemble par le moyen du vas breve, du pylore, et souvent des wéafs cholidoques. I] vous ordonne sans doute de manger force rôti ?
ARGAN Non; rien que du bouilli.
MONSIEUR DIAFOIRUS Eh oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être entre de meilleures mains.
ARGAN Monsieur, combien est-ce qu’il faut mettre de grains de sel dans un œuf?
MONSIEUR DIAFOIRUS
Six, huit, dix, par les nombres pairs, comme dans les médicaments par les nombres impairs.
ARGAN Jusqu'au revoir, monsieur.