SCÈNE IX. — TOINETTE, ARGAN, BÉRALDE
TOINETTE géitte son habit de médecin si promptement qu’il est dificile de croire que ce soit elle qui a paru en médecin. Que voulez-vous, monsieur ?
ARGAN Comment ?
Ne m’avez-vous pas appelée ? Moi? non.
TOINETTE Il faut donc que les oreilles m’aient cotné.
ARGAN
Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te res-
semble, TOINETTE, 64 sortant, dit :
Oui, vraiment! J'ai affaire là-bas; et je l’ai assez vu. ARGAN Si je ne les voyais tous deux, je croirais que ce n’est qu’un.
BÉRALDE LA je J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances; et nous en avons vu, de notre temps, où tout le
monde s’est trompé.
ARGAN
Pour moi, j'aurais été trompé à celle-là; et j’aurais juré que c’est la même personne.
SCÈNE X. — TOINETTE, en médecin, ARGAN, BÉRALDE. TOINETTE Monsieur, je vous demande pardon de tout mon cœur.
ARGAN Cela est admirable.
TOINETTE vhs Vous ne trouverez pas mauvais, s’il vous plaît, la curiosité que j’ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes; et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que Lai prise.
ARGAN Monsieur, je suis votre serviteur.
TOINETTE Je vois, monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j'aie ?
ARGAN Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans.
TOINETTE | Ah! ah! ah! ah! ahl j’en ai quatre-vingt-dix. ARGAN Quatre-vingt-dix | TOINETTE
Oui. Vous voyez en effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.
ARGAN
Par ma foi, voilà un beau jeune vieillard pour quatrevingt-dix ans!
TOINETTE
Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d’exercer les grands et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menus fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fiévrotes, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine : c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe; et je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens
de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes et l’envie que j’aurais de vous tendre service.
ARGAN Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez
pour moi.
TOINETTE Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ah! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l’impertinent; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin ?
ARGAN Monsieur Purgon.
TOINETTE Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade ? ARGAN Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la
rate.
TOINETTE
Ce sont tous des ignorants. C’est du poumon que vous
êtes malade.
ARGAN
Du poumon ?
Oui. Que sentez-vous ?
ARGAN Je sens de temps en temps des douleuts de tête. TOINETTE Justement, le poumon.
ARGAN Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux. TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
J'ai quelquefois des maux de cœur.
TOINETTE Le poumon.
ARGAN Je sens parfois des lassitudes par tous les membres. TOINETTE Le poumon.
ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’étaient des coliques.
TOINETTE Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ? ARGAN Oui, monsieur.
TOINETTE Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin.
ARGAN Oui, monsieur.
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir ?
ARGAN Oui, monsieur.
TOINETTE Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?
ARGAN Il m’ordonne du potage.
TOINETTE Ignorant!
ARGAN De la volaille.
TOINETTE Ignorant !
ARGAN Du veau.
TOINETTE |
Ignorant | | ARGAN Des bouillons.
TOINETTE
Ignorant |
ARGAN Des œufs frais.
TOINETTE Ignorant !
ARGAN Et, le soir, de petits pruneaux pour lâcher le ventre. TOINETTE Ignorant | ARGAN
Et surtout de boire mon vin fort trempé.
TOINETTE
Ignorantus, ignoranta, ignorantum. I] faut boire votre vin pur; et, pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main; et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.
ARGAN Vous m’obligerez beaucoup.
TOINETTE Que diantre faites-vous de ce bras-là ?
ARGAN Comment ?
TOINETTE
Voilà un bras que je me ferais couper tout à l’heure, si j'étais que de vous.
ARGAN Et pourquoi ?
TOINETTE Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de profiter ?
ARGAN Oui; mais j’ai besoin de mon bras.
TOINETTE Vous avez là aussi un œil droit que je me ferais crever, si j'étais à votre place.
ARGAN Crever un œil ?
TOINETTE Ne voyez-vous pas qu’il incommode l’autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt : vous en verrez plus clair de l’œil gauche.
ARGAN Cela n’est pas pressé.
TOINETTE Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt ; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui doit se faire pour un homme qui mouruthier.
ARGAN Pour un homme qui mourut hier ?
TOINETTE Oui : pour aviser et voir ce qu’il aurait fallu lui faire pour le guérir. Jusqu’au revoir.
ARGAN Vous savez que les malades ne reconduisent point.
BÉRALDE
Voilà un médecin, vraiment, qui paraît fort habilel ARGAN
Oui; mais il va un peu bien vite.
BÉRALDE Tous les grands médecins sont comme cela.
ARGAN
Me couper un bras et me crever un œil,afin que l’autre se porte mieux! J’aime bien mieux qu’il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot!