SCÈNE III. — ERGASTE, VALÈRE, SGANARELLE
VALÈRE, dans le fond du théâtre.
Ergaste, le voilà, cet Argus que j’abhorre, Le sévère tuteur de celle que j’adore.
SGANARELLE, se croyant Seul.
N'est-ce pas quelque chose enfin de surprenant Que la corruption des mœurs de maintenant ?
VALÈRE
Je voudrais l’accoster, s’il est en ma puissance, Et tâcher de lier avec lui connaissance.
SGANARELLE, Se croyant Seul.
Au lieu de voir régner cette sévérité Qui composait si bien l’ancienne honnêteté, La jeunesse en ces lieux, libertine absolue, Ne prend...
(Valère salue Sganarelle de loin.)
VALÈRE Il ne voit pas que c’est lui qu’on salue.
ERGASTE Son mauvais œil peut-être.est de ce côté-ci : Passons du côté droit.
SGANARELLE, Se croyant seul.
Il faut sortir d’ici :
Le séjour de la ville en moi ne peut produire Que des...
VALÈRE, 6% s’approchant peu à peu.
Il faut chez lui tâcher de m’introduire.
SGANARELLE, eA/endant quelque bruit.
Heu! j'ai cru qu’on parlait.
(Se croyant seul.) Aux champs, grâces aux cieux, Les sottises du temps ne blessent point mes yeux.
ERGASTE, à Valère.
Abordez-le.
SGANARELLE, effendant encore du bruit.
Plaît-il ?
(Nentendant plus rien.) Les oreilles me cornent.
(Se croyant seul.) Là, tous les passe-temps de nos filles se bornent… (I aperçoit Valère, qui le salue.) Est-ce à nous ?
ERGASTE, à Valère.
Approchez.
SGANARELLE, sans prendre garde à Valère.
Là, nul godelureau
(T/alère le salue encore.)
Ne vient. Que diable! (L] se retourne, et voit Ergaste qui le salue de l’autre côté.) Encor ? Que de coups de chapeau!
VALÈRE Monsieur, un tel abord vous interrompt peut-être ? SGANARELLE Cela se peut.
VALÈRE
Mais quoi! l’honneur de vous connaître M'est un si grand bonheur, m’est un si doux plaisir, Que de vous saluer j'avais un grand désir.
SGANARELLE Soit.
VALÈRE Et de vous venir, mais sans nul artifice, Assurer que je suis tout à votre service.
SGANARELLE Je le crois.
VALÈRE J'ai le bien d’être de vos voisins, Et j'en dois rendre grâce à mes heureux destins.
SGANARELLE C’est bien fait.
VALÈRE
Mais, monsieur, savez-vous les nouvelles Que l’on dit à la cour, et qu’on tient pour fidèles ?
SGANARELLE
Que m'importe ?
Il est vrai; mais pour les nouveautés On peut avoir parfois des curiosités.
Vous irez voir, monsieur, cette magnificence Que de notre Dauphin prépare la naissance ?
1 SGANARELLE
Si je veux.
VALÈRE
Avouons que Paris nous fait part
De cent plaisirs charmants qu’on n’a point autre part :
Les provinces auprès sont des lieux solitaires. À quoi donc passez-vous le temps ?
SGANARELLE A mes affaires.
VALÈRE L'esprit veut du relâche, et succombe parfois Pat trop d’attachement aux sérieux emplois.
Que faites-vous les soirs avant qu’on se retire ?
SGANARELLE
Ce qui me plaît.
VALÈRE Sans doute : on ne peut pas mieux dire,
Cette réponse est juste, et le bons sens paraît À ne vouloir jamais faire que ce qui plaît.
Si je ne vous croyais l’âme trop occupée, J'irais parfois chez vous passer l’après-soupée.
Serviteur.