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SCÈNE VII. — LÉONOR, LISETTE, SGANARELLE, ARISTE

LÉONOR

O étrange martyre!

Que tous ces jeunes fous me paraissent fâcheux | Je me suis dérobée au bal pour l'amour d’eux.

LISETTE Chacun d’eux près de vous veut se rendre agréable,

LÉONOR

Et moi, je n’ai rien vu de plus insupportable,

Et je préférerais le plus simple entretien

À tous les contes bleus de ces diseurs de rien.

Ils croyent que tout cède à leur perruque blonde, Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde, Lorsqu’ils viennent, d’un ton de mauvais goguenard, Vous failler sottement sut l’amour d’un vieillard: Et moi, d’un tel vieillard je prise plus le zèle

Que tous les beaux transports d’une jeune cervelle. Mais n’aperçois-je pas.

SGANARELLE, 4 Ariste.

Oui, l'affaire est ainsi.

(Apercevant Léonor.) Ah! je la vois paraître, et la servante aussi.

ARISTE

Léonor, sans courroux, j’ai sujet de me plaindre. Vous savez si jamais j’ai voulu vous contraindre, Et si plus de cent fois je n’ai pas protesté

De laisser à vos vœux leur pleine liberté :

Cependant votre cœur, méprisant mon suffrage, De foi comme d’amout à mon insu s’engage.

Je ne me repens pas de mon doux traitement ;

Mais votre procédé me touche assurément ;

Et c’est une action que n’a pas méritée

Cette tendre amitié que je vous ai portée.

LÉONOR

Je ne sais pas sut quoi vous tenez ce discouts ; Mais croyez que je suis de même que toujours, Que rien ne peut pour vous altérer mon estime, Que toute autre amitié me paraîtrait un crime, Et que, si vous voulez satisfaire mes vœux,

Un saint nœud dès demain nous unira tous deux.

ARISTE Dessus quel fondement venez-vous donc, mon frère.

SGANARELLE Quoi! vous ne sortez pas du logis de Valère!

Vous n’avez point conté vos amours aujourd’hui ? Et vous ne brûlez pas depuis un an pour lui?

LÉONOR Qui vous à fait de moi de si belles peintures, Et prend soin de forger de telles impostures ?

SCÈNE IX. — ISABELLE, VALÈRE, LE COMMISSAIRE, LE NOTAIRE, LÉONOR, ARISTE, SGANARELLE, LISETTE, ERGASTE

ISABELLE

Ma sœur, je vous demande un généreux pardon, Si de mes libertés, j’ai taché votre nom.

Le pressant embarras d’une surprise extrême Ma tantôt inspiré ce honteux stratagème :

Votre exemple condamne un tel emportement; Mais le sort nous traita tous deux diversement.

(A Sganarelle.) Pour vous, je ne veux point, monsieur, vous faire excuse. Je vous sers beaucoup plus que je ne vous abuse. Le ciel pour être joints ne nous fit pas tous deux : Je me suis reconnue indigne de vos feux; Et j'ai bien mieux aimé me voir aux mains d’un autre Que ne pas mériter un cœur comme le vôtre.

VALÈRE, à Sganarelle.

Pour moi, je mets ma gloire et mon bien souverain, À la pouvoir, monsieur, tenir de votre main.

ARISTE Mon frère, doucement, il taut boire la chose. D'une telle action vos procédés sont cause, Et je vois votre sort malheureux à ce point, Que, vous sachant dupé, l’on ne vous plaindra point.

LISETTE Par ma foi, je lui sais bon gré de cette affaire ; Et ce prix de ses soins est un trait exémplaire.

LÉONOR Je ne sais si ce trait se doit faire estimer; Mais je sais bien qu’au moins je ne puis le blâmer.

Au sort d’être cocu son ascendant l’expose ;

Et ne l’être qu’en herbe est pour lui douce chose.

SGANARELLE, sorfant de l’accablement dans lequel il était plongé.

Non, je ne puis sortir de mon étonnement.

Cette ruse d’enfer confond mon jugement,

Et je ne pense pas que Satan en personne

Puisse être si méchant qu’une telle friponne. J'aurais pour elle au feu mis la main que voilà. Malheureux qui se fie à femme après cela!

La meilleure est toujours en malice féconde ; C’est un sexe engendré pour damner tout le monde. J’y renonce à jamais, à ce sexe trompeur,

Et je le donne tout au diable de bon cœur.

ERGASTE Bon.

ARISTE Allons tous chez moi. Venez, seigneur Valère; Nous tâcherons demain d’apaiser sa colère.

LISETTE, d# parferre.

Vous, si vous connaissez des maris loups-garous, Envoyez-les au moins à l’école chez nous.

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COMÉDIE

Grands Écrivains Français) fait remonter jusqu’au récit

du toi Candaule, dans Hérodote, les origines de /” Ecole des femmes. Sans rechercher si haut les modèles dont Molière a pu s'inspirer, on doit citer Straparole, le conteur italien des Farétieuses Nuits, et une grande dame de la cour de Philippe IT, dona Maria de Zayas y Sotomayor, imitée par Scarron dans l’une de ses Nouvelles tragi-comiques (1661), intitulée Zz Précaution inutile. On retrouve en effet dans /z Précaufion inutile les personnages d’Arnolphe et d’Agnès sous les noms de donPèdre et de Laure. Les précautions prises par don Pèdre sont, à peu ptès, les mêmes que celles qui doivent protéger l’honneur d'Arnolphe : il tient Laure (qu’il a épousée) loin du monde et s’applique à la rendre aussi sotte que possible, en l’entourant de gens aussi sots qu’elle; obligé de s’absenter quelque temps, il a la douleur d’entendre à son retour Laure lui conter (comme le fait Agnès) la galante aventure qu’elle a eue avec un jeune cavalier, et il connaît (comme Arnolphe), mais trop tard, « que sans le bon sens la vertu ne peut être parfaite ».

De cette donnée Molière a tiré un chef-d'œuvre où, grâce aux confidences qu’Horace fait à Arnolphe, de ce qui se passe entre Agnès et lui, l'intérêt se renouvelle d’acte en acte.

La pièce, jouée pour la première fois sur le théâtre du Palais- Royal le 26 décembre 1662, « bouleversa littéralement Paris ». En même temps qu’elle obtenait un succès éclatant, elle déchainait les jalousies et les colères. Donneau de Visé, au nom de la bienséance, donna le signal d’une sorte de croisade, où prennent part pédants, dévots et « illustres », les premiers trouvant que les règles d’Aristote et d’Horace avaient été violées, les seconds voyant dans les recommandations d’Arnolphe à Agnès l’effrontée parodie d’un sermon, les précieuses enfin déclarant leur pudeut alarmée. A ces « frondeurs » et « frondeuses » il faut joindre Corneille, qui prit mal l’attaque contre son frère (qui se faisait appeler Corneille de l’Isle) et la réplique où Arnolphe parodie Sertorius.

Molière eut pour lui le roi, qui fit jouer cinq fois la pièce devant lui et le coucha pour mille livres « sur l’état », la majeure pattie du public (soixante-trois représentations à la ville, et dix «en visites»*), Boileau enfin, qui, avec la belle intrépidité de ses vingt-sept ans et alors qu’il était à peine connu pour

Ib notice de l'édition Despois et Mesnard (collection des

*Loret écrit dans sa lettre du 13 janvier 1663 : Pièce qu'en plusieurs lieues on fronde, Mais où pourtant va tout le monde.

quelques vers satiriques, adressa à son ami, le rer janvier 1663, les stances malicieuses restées célèbres :

Laisse gronder les envieux :

L/s ont beau crier en tous lieux Qu’en vain fu charmes le vulgaire, Que tes vers n’ont rien de plaisant :

Si fu savais un peu moins plaire, Tu ne leur déplairais pas tant.

On sait que le conseil de Boileau ne fut pas suivi par Molière et qu'il résolut, dès la première représentation, de répondre aux malveillants. Après avoir laissé un officieux maladroit, l’abbé du Buisson, écrire une défense de /’Évole des femmes, il trouva dans cette apologie « des choses trop avantageuses pour lui » et il la récrivit : ce fut a Critique de l’École des femmes, jouée pour la première fois, avec l’École des femmes, le 127 juin 1663, et qui accrut la colère des frondeurs. À en croire La Martinière, le duc de La Feuillade aurait même frotté le visage de Molière contre ses boutons en lui disant : « Tarte à la crème, Molière! Tarte à la crème »; et, si l’on s’en rapporte aux notes manuscrites de Brossette, le comte d’Armagnac autait accroché la perruque de Molière. Mais, l’une et l’autre, ces anecdotes sont sujettes à caution.

Le succès de /”École des femmes, en dépit ou à cause même de ces attaques, dépassa toute attente : les recettes, dont la moyenne était tombée à 407 livres pout les dix premières représentations d’Oropaste,la pièce nouvelle de Boyer, créée le 17 novembre 1662, rebondirent à 1.164 livres pour les dix premières de la nouvelle pièce de Molière.

Pour présenter l’ouvrage au public, il s’était chargé lui-même du tôle d’Atnolphe, donnant celui d’Agnès à Mile de Brie, l’ingénue idéale qui avait à la création 33 ans, et qui interpréta le personnage jusqu’à la fin de sa carrière. On sait avec quel talent deux grandes artistes, Miles Reichenberg et Lifraud, l’une à la fin du xix° siècle, l’autre dans la seconde décade du xx® siècle, ont joué le rôle d’Agnès. Concurremment avec elles Delaunay, puis Dehelly furent délicieusement Horace, et Silvain un savoureux Chrysalde.

De 1680 à 1936, l’École des femmes a été représentée 1.277 fois à la Comédie-Française.

ÉDITION ORIGINALE : patue en 1663, avec privilège du 4 février 1663 et achevé d'imprimer du 17 mats, chez Guillaume de Luyne, Sercy, Joly, Billaite, Loyson, Guillard, Barbin et Quinet.

Élle porte un frontispice de François Chauveau, qui représente Arnolphe (Molière) et Agnès (Mie de Brie) dans les attitudes qu’ils avaient au début de la scène 2 de l’acte III, et une épître dédicatoire

à Madame.

Plusieurs réimpressions de cette édition originale parurent à la même officine.

TÉMOIGNAGES CONTEMPORAINS : Loret, Muse historique, Lettre du 13 janvier 1663. — Boileau, Siances à Moière du 1°T janvier 1663. à Donneau de Visé, Nouvelles nowelles, 3° partie, cité par les frères Parfait, Hist. du théâtre francais, t. IX, pp. 172 sq. — Abbé d’Aubignac, Quatrième dissertation concernant le poème dramatique, cf. frères Parfait, Hist. du Théâtre français, t. IX, pp. 178-179. — Molière, La Critique de l'École des femmes et Boursault, La Critique de la Critique de l'École des femmes, 1663. — Menagiana, 1694, t. IL, p. 13, éd. de 1713.

À CONSULTER : La Harpe, Lycée, 2° partie, livre I, chap. 6. — Jules Lemaître, Impression de théâtre, 4° série. —F. Hémon, Les « Écoles », dans son Cours de littérature, t. NI, Molière, fasc. 3, 1893. — Lanson, Les Stances du mariage dans l’École des femmes, dans la Revue Bleue, 1899. — Dussane, Les Ingénues de Molière, dans le Comiédien sans paradoxe, 1933. — J. Arnavon, L'École des femmes de Molière, 1933.

En vain mille jaloux esprits, Molière, osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage,

Sa charmante naïveté

S’en va, pour jamais, d’âge en âge Divertir la postérité.

Chacun profite à ton Éroke :

Tout en est beau, tout en est bon; Et ta plus burlesque parole Vaut souvent un docte sermon.

Boileau, Sfances à M. de Molière, sur sa comédie de «PÉcole des femmes s que plusieurs gens frondaient (1663).

Ayant maintenu Agnès dans l'ignorance, il [ Arnolphe] pensa l’a voir rendue idiote, comme Philaminte croit qu’en dévorant livres sur livres on devient nécessairement intelligente. Molière, au contraire, pensait que les mots ignorance et bêtise ne sont pas synonymes, non plus que les mots pédanferie ct intelligence.

Dussane, Le Comédien sans paradoxe, p. 30 (1933).

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