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OU L’IMPOSTEUR COMÉDIE

des femmes ayant déchaîné contre Molière, qu’on accu-

sait d’impiété et d’indécence, des cabales sournoises et de violentes attaques, il y répondit en écrivant Tartuffe ou l’Hypocrite, dont les trois premiers actes (qui constituaient peut-être toute la pièce primitive) furent joués pour la première fois à Versailles avec /a Princesse d’Élide, la sixième journée des Plaisirs de l'Ile enchantée, le 12 mai 1664, devant le roi et devant la cour.

Ils plutent au roi, mais suscitèrent une véhémente cabale des dévots et des jansénistes, qui obtinrent que la représentation ” publique en fût interdite. Le curé de Saint-Barthélemy à Paris, Pierre Roullé, avait publié un écrit, le Roi glorieux au monde, où Molière était traité de « démon vêtu de chair et habillé en homme, le plus signalé impie et libertin qui fut jamais dans les siècles passés ».

Molière tint bon : ayant suivi la cout à Fontainebleau, où le légat du Pape, cardinal Chigi, qui venait d’arriver assistait à toutes les fêtes, il joua quatre fois devant lui /a Princesse d’Élide, et put lui lire, le 4 août, Tartuffe. Le 31, il tente,par une supplique, d'obtenir que le roi lève son interdit : vainement, mais le 25 septembre, il joue, grâce à Monsieur qui reçoit Sa Majesté à Villers-Cotterets, Tarzuffe pour la seconde fois devant le roi. Le 29 novembre, il le joue au Raïncy, chez la Princesse Palatine, où M. le Prince l’a mandé, et cette fois en cinq actes. L’interdiction de représenter la pièce en public n’étant pas levée, il multiplie les démarches et les lectures, écrit en hâte un Don Juan où il ne ménage pas les hypocrites(r 5 février 165 5)et qui est interdit à son tour, après 15 représentations. Le 8 novembre 1665, il rejoue encore T'ariuffe au Raïincy. Puis il écrit Ze Misanthrope (1666) où Alceste est, comme lui, en butte aux hypocrites. Après une maladie qui l’éloigne du théâtre pendant deux mois (avril-juin 1667), il lit chez Madame un Tartuffe adouci, et qui a pris le nom de Panulphe on l’Imposteur. Le roi, qui patt pour les Flandres, donne verbalement son autorisation à une représentation publique de la pièce; Molière annonce sa première pour le s août sur le théâtre du Palais-Royal : elle a lieu devant une salle comble, la recette est de près de 1.900 livres; mais, dès le lendemain, M. de Lamoignon, premier Président du Parlement, chargé, en l’absence du roi, de la police de Paris, interdit la suite des représentations et fait fermer le théâtre,

L' succès de /’École des femmes et de la Critique de l’École

En vain Molière intervient auprès de Madame, et, avec Boileau, auprès de Lamoignon, cependant que La Thorillière et La Grange portent au roi, qui est devant Lille, un second placet : Lamoignon refuse de revenir sur sa décision avant le retour du toi, et le roi se borne à promettre que la pièce sera examinée de nouveau à son tetout. Le 11 août, l’archevêque de Paris, Hatdouin de Péréfixe, dans une « ordonnance » véhémente, lance l’anathème contre le poète et sa pièce. L’entourage de Molière, Chapelle peut-être, réplique, le 20, par une /eftre, fort habile, sur l’Imposteur. Mais le retour du roi est ajourné, et Molière se tint, pout la fin de l’année, à l’écart du théître.

En 1668, tandis que Molière produit Awphitryon et George Dandin, Condé, qui ne se lasse pas d’entendre Tarzuffe, le fait jouer dans son hôtel (le 4 mars), puis, devant Monsieur et Madame, à Chantilly (le 20 septembre).

La pièce, remaniée encote, mais non point affadie, est enfin donnée en public après la mort de la reine mère, qui était la tête du parti dévot, et sans doute parce que le roi toujours favorable au poète était las d’une proscription déjà longue, le $ février 1669 (la recette atteint 2.860 livres) et 44 représentations consécutives attestent son succès, sans compter de nombreuses « visites », Sa vogue est telle qu’à Pâques 1669, la part de sociétaire des comédiens de Molière avait sut l’année précédente plus que doublé.

Telle est, en bref, l’histoire de la première ou plutôt des premières de Tartuffe. Du Croisy ctéa le rôle de Tartuffe, dans lequel Augé se signala au xvirre siècle pat des pitreries indécentes, où Got, Coquelin et Worms au xix® siècle tirèrent un peu trop à eux, chacun dans un sens différent, le personnage, et qu’illustra, au début du nôtre, l’intelligent Silvain. La coquette et spirituelle Mie Molière (Armande Béjart) fut Elmire, dont Mlie Mars interpréta depuis, avec éclat, le personnage. Molière, lui, créa le rôle d’Orgon (où Leloir fut, à la fiñ du xix® siècle, excellent) ; La Thorillière, celui de Cléante; et Madeleine Béjatt, celui de Dorine, « suivante de Marianne », en qui Saïnte-Beuve voyait la « muse comique même de Molière », et qui n’a sans doute jamais été mieux comptis ni mieux joué que, de nos joufs, par Mme Dussane.

Le chiffre des représentations de Tartuffe à la Comédie-Français avait atteint, à la fin de 1936, 2.270, — chiffre record.

ÉDITION ORIGINALE : 1669, sous le titre de Le Tartuffe où l’Imposteur avec privilège du 15 mars, et achevé d’imprimet du 23, chez Jean Ribou. Le texte est précédé de la Préfa:e, maïs non pas des P/acers au Roï.

L'édition originale ayant été épuisée en quelques semaines, une seconde édition parut cette même année 1669, avec achevé d’imprimer du 6 juin, ornée d’une gravure représentant la scène 1” de l’acte IT”, et

augmentée des trois Plats.

Une contrefaçon de l’originale avait été publiée dès avril chez Hénault père et fils, et une édition, reproduisant l’originale, en cette même année 1669, chez Daniel Elzevier, d'Amsterdam.

TÉMOIGNAGES CONTEMPORAINS : outre ceux qui sont indiqués dans notre notice, il convient de citer : Loret, Muse historique, Lettre du 24 mai 1664. — Robinet, Lettres en vers du 9 et du 23 février 1669, du 6 avtil 1669. — Boileau, Discours au roi, 1665.— Brossette, Commentaire de Boileau, cf. éd. Laverdet (Techener, 1868), p. 563. — Bourdaloue, Sermon sur la vraie et la fausse piété ef sur l'hypocrisie. — Guéret, La Promenade de Saint-Cloud, 1669, pp. 56, 58 de la réimp. Monval.

À CONSULTER : La Harpe, Lycée, 2° part. I, ch. vi. — Sainte-Beuve, Port-Royal, 1. III, ch. xv et xvi, cf. la table du tome VII. — Veuillot, Molière et Bourdaloue, 1837. — L.Lacour, Le Tartuffe par ordre de Louis XIV”, 1877.— Lemaître, Impressions de théâtre, 4° série, Pp. 37-48. — René Doumic, La question de Tartuffe, 1890. — F. Hémon, Täriuffe, dans son Cours de littérature, t. V1; Molière, fasc. 4, 1893. — Gaziet, Molière et Conti, dans ses Mélanges de lifférature, 1904. — P. Régnier, Le Tartuffe des comédiens, 1896. — Baumal, Molière ef les dévots, 1919; Tarfuffe ef ses avatars, 1925 (Cf. compte rendu par E. Henriot, dans Livres ef portraits, 3° série, 1927). — Dussane, Les soubrettes de Molière (Dorine), dans /e Comédien sans paradoxe, 1931.

Une comédie très dangereuse, et qui est d’autant plus capable de nuire « la religion que, sous prétexte de condamner l’hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d’en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies <ontimuelles des libertins.

Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, Ordonnance du 11 août 1667.

Aujourd’hui, bien des gens regardent comme une leçon de morale cette même pièce qu’on trouvait autrefois si scandaleusc. On peut hardimer. avancer que les discours de Cléante, dans lesquels la vertu vraie et éclairée est opposée la dévotion imbécile d’Orgon, sont, à quelques expressions près, le plus fort et le plus élegant sermon que nous ayons en notre langue.

Voltaire (1739).

On m'a lu un éloge de Molière qui durera autant que la langue française c’est Tartuffe.

Voltaire, à Mme Z Marquise du Deffand, 6 sept, 1769.

T'artuffe n’a pas subi un échec ordinaire, mais une humiliation atroce. Ii ne se voit pas du point de vus du parterre, ni du critique littéraire, ni du moraliste, I] se voit de son point de vue intérieur lui livré par la femme qu’il aime limbécile qu’il méprise. Il se comporte comme Samson trahi par Dalila. Il n’a qu’une pensée, qu’un mouvement saisir les colonnes de la maison qui abrite ses ennemis, sa menteuse maîtresse, les écraser, dût-il être écrasé lui-même.

Thibaudet, Essai sur Stendbal, p. 116 (x931).

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