‹ Théâtre choisiChapitre 87 sur 263 · SIRE · texte numérisé non relu

SIRE

C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, SIRE, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ?

Ma comédie, SIRE, n’a pu jouir ici des bontés de VOTRE MAJESTÉ En vain je l’ai produite sous le titre de l’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde; j’ai eu beau lui

donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sut tout l’habit, mettre en plusieuts endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que jai jugé capable de fournir l'ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plutôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j’ai pu faire encetterencontte pour me sauver moi-même de l’éclat de cette tempête, c’est de dire que VOTRE MAJESTÉ avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu'il n’y avait qu’elle seule qui me l’eût défendue.

Je ne doute point, SIRE, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressotts auprès de VorrE MAJESTÉ, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui pat eux-mêmes. Ils ont l’art de donner de belles couleuts à toutes leurs intentions. Quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu qui les peut émouvoir : ils l’ont assez montté dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public, sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostutes aux yeux de tout le monde; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à VorrE MAJESTÉ que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pute, SiRE, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense qu’on en à faite, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession.

J'attends avec respect l’arrêt que VOTRE MAJESTÉ daignera prononcer sur cette matière ; mais il est très assuré, SIRE, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l’avantage; qu’ils prendtont droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.

Daignent vos bontés, SIRE, me donner une protection contre leur rage envenimée ? et puissé-je, au retour d’une campagne si glorieuse, délasser Vorre MAJESTÉ des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe!

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