‹ Théâtre choisiChapitre 93 sur 263 · SCÈNE I. — ORGON, MARIANE, DORINE · texte numérisé non relu

SCÈNE I. — ORGON, MARIANE, DORINE

ORGON Mariane | MARIANE Mon père ?

ORGON Approchez, j’ai de quoi Vous parler en secret.

MARIANE Que cherchez-vous ?

ORGON (J/ regarde dans un petit cabinet.) Je voi Si quelqu'un n’est point là qui pourrait nous entendre, Car ce petit endroit est propre pour surprendre. Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous Reconnu de tout temps un esprit assez doux, Et de tout temps aussi vous m'avez été chère.

Je suis fort redevable à cet amour de père.

ORGON C’est fort bien dit, ma fille; et, pour le mériter, Vous devez n’avoir soin que de me contenter.

MARIANE C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.

ORGON Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ? MARIANE Qui, moi?

ORGON

Vous. Voyez bien comme vous répondrez.

MARIANE Hélas! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez. (Dorine, entrant doucement, et se tenant derrière Orgon, sans être vue).

ORGON C’est parler sagement. Dites-moi donc, ma fille, Qu'en toute sa personne un haut mérite brille, Qu'il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux De le voir, par mon choix, devenir votre époux. Eh?

(Mariane se recule avec surprise).

MARIANE Eh?

ORGON Qu'est-ce ?

MARIANE Plaît-il ?

ORGON Quoi ?

MARIANE | Me suis-je méprise ?

MARIANE Qui voulez-vous, mon père, que je dise

Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux De voir, par votre choix, devenir mon époux ? ORGON Tartufe.

MARIANE Il n’en est rien, mon père, je vous jure.

Pourquoi me faire dire une telle imposture ?

ORGON Mais je veux que cela soit une vérité; Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté. MARIANE Quoi! vous voulez, mon père...

ORGON Oui, je ee ma fille, Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille. Il sera votre époux, j’ai résolu cela; Et, comme sur vos vœux je...

(Apercevant Dorine.) Que faites-vous là ?

La curiosité qui vous presse est bien forte, Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.

DORINE Vraiment, je ne sais pas si c’est un bruit qui part De quelque conjecture ou d’un coup de hasard; Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle, Et j'ai traité cela de pure bagatelle.

ORGON Quoi donc! la chose est-elle incroyable ?

À tel point

Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.

ORGON Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

DORINE Oui! ouil vous nous contez une plaisante histoire | ORGON Je conte justement ce qu’on verra dans peu.

DORINE Chansons!

ORGON Ce que je dis, ma fille, n’est point jeu.

DORINE Allez, ne croyez point à monsieur votre père; Il taille.

ORGON Je vous dis.

DORINE Non, vous avez beau faire, On ne vous croira point. .

ORGON À la fin, mon courroux...

DORINE Eh bien! on vous croit donc; et c’est tant pis pour vous. Quoi! se peut-il, monsieur, qu’avec l’air d’homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage, Vous soyez assez fou pour vouloir ?...

ORGON Écoutez :

Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point : je vous le dis, ma mie.

DORINE Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie. Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ? Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot : Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense. Et puis, que vous apporte une telle alliance ? À quel sujet aller, avec tout votre bien, Choisir un gendre gueux ?.…..

ORGON Taisez-vous. S’il n’a rien,

Sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère. Sa misère est sans doute une honnête misère : Au-dessus des grandeurs elle doit l’élever, Puisque enfin de son bien il s’est laissé priver Par son trop peu de soin des choses temporelles Et sa puissante attache aux choses éternelles. Mais mon secours pourra lui donner les moyens

195 LE TAKTUFFE

De sortir d’embarras et rentrer dans ses biens : Ce sont fiefs qu’à bon titre au pays on renomme, Et, tel que l’on le voit, il est bien gentilhomme.

DORINE Oui, c’est lui qui 1e dit; et cette vanité, Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.

Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence Ne doit pas tant prôner son nom et sa naissance; Et l’humble procédé de la dévotion Souffre mal les éclats de cette ambition.

À quo bon cet orgueil ?..: Mais ce discours vous blesse ; Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse. Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d’ennui, D'une fille comme elle un homme comme lui ?

Et ne devez-vous pas songer aux bienséances, Et de cette union prévoir les conséquences ?

Sachez que d’une fille on risque la vertu, Lorsque dans son hymen son goût est combattu, Que le dessein d’y vivre en honnête personne Dépend des qualités du mari qu’on lui donne, Et que ceux dont partout on montre au doigt le front Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu’elles sont. Il est bien difficile enfin d’être fidèle À de certains maris faits d’un certain modèle; Et qui donne à sa fille un homme qu’elle haït Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait. Songez à quels périls votre dessein vous livre.

ORGON Je vous dis qu’il me faut apprendre d’elle à vivre.

DORINE Vous n’en feriez que mieux de suivre mes leçons.

ORGON Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons; Je sais ce qu’il vous faut, et je suis votre père. J'avais donné pour vous ma parole à Valère :

Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin, Je le soupçonne encor d’être un peu libertin; Je ne remarque point qu’il hante les églises. DORINE Voulez-vous qu’il y coure à vos heures précises,

Comme ceux qui n’y vont que pour être aperçus ?

Je ne demande pas votre avis là-dessus.

Enfin, avec le ciel l’autre est le mieux du monde, Et c’est une richesse à nulle autre seconde.

Cet hymen de tous biens comblera vos désirs, Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.

Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles, Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles, À nul fâcheux débat jamais vous n’en viendrez; Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

DORINE

Elle ? Elle n’en fera qu’un sot, je vous assure. ORGON

Ouais! quels discours!

DORINE

Je dis qu’il en a l’encolure, Et que son ascendant, monsieur, l’emportera Sur toute la vertu que votre fille aura.

ORGON Cessez de m’interrompre, et songez à vous taire, Sans mettre votre nez où vous n’avez que faire.

DORINE (E//e l’interrompt toujours au moment qu’il se retourne pour parler à sa fille.)

Je n’en parle, monsieur, que pour votre intérêt. ORGON

C’est prendre trop de soin; taisez-vous, s’il vous plaît! DORINE

Si l’on ne vous aimait.

ORGON

Je ne veux pas qu’on m’aime.

Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.

ORGON Ah!

DORINE Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir

197 LE TAKTUFFE

Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir. ORGON

Vous ne vous tairez point ?

DORINE

C’est une conscience Que de vous laisser faire une telle alliance.

ORGON

Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… PORINE

Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez!

ORGON

Oui, ma bile s’échauffe à toutes ces fadaises,

Et tout résolument je veux que tu te taises.

DORINE

Soit. Mais, ne disant mot, je n’en pense pas moins.

Pense, si tu le veux; mais applique tes soins À ne m'en point parler, ou... Sufit….

(Se retournant vers sa fille.) Comme sage,

J'ai pesé mûrement toutes choses.

DORINE

J'enrage De ne pouvoir parler!

(Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.) ORGON Sans être damoiseau,

Tartufle est fait de sorte.

DORINE

Oui, c’est un beau museau!

ORGON Que, quand tu n’aurais même aucune sympathie Pour tous les autres dons.

DORINE (à part.) La voilà bien lotie!

(Orgon se tourne du côté de Dorine et les bras croisés, Pécoute et la regarde en face.)

Si j'étais en sa place, un homme assurément

Ne m'épouserait pas de force impunément ;

Et je lui ferais voir, bientôt après la fête,

Qu’une femme a toujours une vengeance prête.

ORGON

Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?

De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.

ORGON Qu'est-ce que tu fais donc ?

DORINE Je me parle à moi-même.

ORGON Fort bien. (4 part.) Pour châtier son insolence extrême, Il faut que je lui donne un revers de ma main. (I] se met en posture de lui donner un soufflet, et Dorine, à chaque coup d'ail qu'il jette, se tient droite sans parler.) Ma fille, vous devez approuver mon dessein... Croire que le mari.. que ai su vous élire.

(A Dorine.) Que ne te parles-tu ?

DORINE Je n’ai rien à me dire.

ORGON Encore un petit mot.

DORINE Il ne me plaît pas, moi.

ORGON Certes, je t’y guettais.

DORINE Quelque sotte, ma foi!

ORGON Enfin, ma fille, il faut payer d’obéissance; Et montrer pour mon choix entière déférence.

DORINE, 64 s’enfuyant.

Je me moquerais fort de prendre un tel époux.

ORGON (17 veut lui donner un soufflet et la manque.) Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,

Avec qui, sans péché, je ne saurais plus vivre.

Je me sens hors d’état maintenant de poursuivre : Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu,

Et je vais prendre l’air pour me rasseoir un peu.

Page 1