ACTE II, SCÈNE
Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort 425
Préparent contre nous on général effort 1
Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes.
Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,
L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux. 430
■OftACE.
Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière
Offre à notre constance une illustre matière;
11 épuise sa force à former un malheur
Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;
Et comme il Toit en nets des âmes peu communes1, 455
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes*
Combattre un ennemi pour le salut de tous, Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups, D'une simple vertu c'est 1 effet ordinaire : Mille déjà Vont fait, mille pourraient le faire ; 440
Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu'on brigueroit en foule une si belle mort ; Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même, Attaquer un parti qui prend pour défenseur 445
Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur, Et rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie, Une telle vertu n appartenoit qu'à nous ; L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, 450
Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée.
Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr.
L'occasion est belle, il nous la faut chérir.
Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare; 4âô
Mais votre fermeté tient un peu du barbare :
Peu, même des grands cœurs, tireroient vanité
D'aller par ce chemin à l'immortalité.
A quelque prix qu'on mette une telle fumée,
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. 460
Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir, Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir ; Notre longue amitié, 1 amour, ni l'alliance N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance ; Et puisque par ce choix Albe montre en effet 465