‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 206 sur 619 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

EMILIE

Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis ?

MAXIME

En faveur de Cinna je fais ce que je puis, Et tache à garantir de ce malheur extrême La plus belle moitié mii reste de lui-même.

Sauvons-nous, Emilie, et conservons le jour, 1335

Afin de le venger par un heureux retour.

EMILIE

Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre : Quiconque après sa perte aspire à se sauver Est indigue au jour qu'il tâche à conserver. 1340

MAXIME

Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte?

0 Dieux 1 que de foiblesse en une âme si forte I

Ce cœur si généreux rend si peu de combat,

EX du premier revers la fortune l'abat 1

Rappelez, rappelez cette vertu sublime ; 1345

Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime :

C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez ;

Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;

Et puisque ltamitié n'en faisait plus qu'une âme,

Aimez en cet ami l'objet de votre flamme ; 1350

Avec la même ardeur il saura vous chérir,

Que...

EMILIE

Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir 1 Tu prétends un peu trop ; mais quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes : Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, 1355

Ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas ; Fais que je porte envie à ta vertu parfaite ; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette ; Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur. 1360

Quoi ? si ton amitié pour Cinna s'intéresse *, Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maltresse ? Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, Et donne-m en l'exemple, ou viens le recevoir.

MAXIME

Votre juste douleur est trop impétueuse. 1365

La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. i.Var. Quoi? si ton amitié pour Ciuua t'intéresse. (1643-G3)

Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour 1

MAXIME

Cet amour en naissant est toutefois extrême :

C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, 1570

Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé...

EMILIE

Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.

Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée:

Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée.

Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir, 1375

Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.

MAXIME

Quoi! vous suis-je suspect de quelque perfidie?

EMILIE

Oui, tu l'es, puisqu*enfin tu veux que je le die;

L'ordre de notre fuite est trop bien concerté

Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté : 1380

Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles,

S'ils en avoient sans toi levé tous les obstacles.

Fuis sans moi; tes amours sont ici superflus.

MAXIME

Ah I vous m'en dites trop.

EMILIE

J'en présume encor plus.

Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; 1385

Mais n'espère non plus m'éolouir de parjures. Si c'est te faire tort que de m'en défier1, Viens mourir avec moi pour te justifier.

MAXIME

Vivez, belle Emilie, et souffrez qu'un esclave...

EMILIE

Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. 1390

Allons, Fulvie, allons.

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