ACTE IV, SCÈNE V
EMILIE
Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis ?
MAXIME
En faveur de Cinna je fais ce que je puis, Et tache à garantir de ce malheur extrême La plus belle moitié mii reste de lui-même.
Sauvons-nous, Emilie, et conservons le jour, 1335
Afin de le venger par un heureux retour.
EMILIE
Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre : Quiconque après sa perte aspire à se sauver Est indigue au jour qu'il tâche à conserver. 1340
MAXIME
Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte?
0 Dieux 1 que de foiblesse en une âme si forte I
Ce cœur si généreux rend si peu de combat,
EX du premier revers la fortune l'abat 1
Rappelez, rappelez cette vertu sublime ; 1345
Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime :
C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez ;
Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;
Et puisque ltamitié n'en faisait plus qu'une âme,
Aimez en cet ami l'objet de votre flamme ; 1350
Avec la même ardeur il saura vous chérir,
Que...
EMILIE
Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir 1 Tu prétends un peu trop ; mais quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes : Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, 1355
Ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas ; Fais que je porte envie à ta vertu parfaite ; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette ; Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur. 1360
Quoi ? si ton amitié pour Cinna s'intéresse *, Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maltresse ? Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, Et donne-m en l'exemple, ou viens le recevoir.
MAXIME
Votre juste douleur est trop impétueuse. 1365
La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. i.Var. Quoi? si ton amitié pour Ciuua t'intéresse. (1643-G3)
Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour 1
MAXIME
Cet amour en naissant est toutefois extrême :
C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, 1570
Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé...
EMILIE
Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.
Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée:
Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée.
Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir, 1375
Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.
MAXIME
Quoi! vous suis-je suspect de quelque perfidie?
EMILIE
Oui, tu l'es, puisqu*enfin tu veux que je le die;
L'ordre de notre fuite est trop bien concerté
Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté : 1380
Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles,
S'ils en avoient sans toi levé tous les obstacles.
Fuis sans moi; tes amours sont ici superflus.
MAXIME
Ah I vous m'en dites trop.
EMILIE
J'en présume encor plus.
Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; 1385
Mais n'espère non plus m'éolouir de parjures. Si c'est te faire tort que de m'en défier1, Viens mourir avec moi pour te justifier.
MAXIME
Vivez, belle Emilie, et souffrez qu'un esclave...
EMILIE
Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. 1390
Allons, Fulvie, allons.