ACTE If, SCÈNE II
LE COMTE
Que m'importe?
DON RODRIGUE
A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
LB COMTE
Jeune présomptueux l
DON RODRIGUE
Parle sans t'émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai /mais aux âmes bien nées 40f>
La valeur n'attend point le nombre des années1. .
LE COMTE. r
Te mesurer à moi 1 qui t'a rendu si vain*, Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
DON RODRIGUE
Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,
Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 410
LE COMTE
Sais-tu bien qui je suis?
DON RODRIGUE
Oui ; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi. Les palmes dont je vois ta tète si couverte* Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415 Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur. A qui venge son père il n'est rien impossible. Ton bras est invaincu, mais- non pas invincible.
LE COMTE
Ce grand cœur qui paroît aux discours que tu tiens,
Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens ; 420
Et croyant voir en toi l'honneur de la Caslille,
Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.
Je sais ta passion, et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir ;
Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime ; 425
Que ta haute vertu répond à mon estime ;
Et que voulant pour gendre un cavaher parfait,
Je ne me trompois point au cboix que j'avois fait ;
1. Far. La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637 in-12
et 58)
— Le chancelier duVaira dit dans sa Quatorzième Harangue funèbre, en parlant de Louis X11I enfant: «Pie mesurez pas sa puissance par ses ans : la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années ; elle fait son progrés tout à coup. » z. Var. Mais t'attaquer à moi ! qui t'a rendu si vain ? (1637-56) 3. Var. Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. (1637-56)
Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse ;
J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 43C
Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal ;
Dispense ma valeur d'un combat inégal ; ,
Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire *.
On (e croiroit toujours abattu sans effort ; 435
Et j'aurois seulement le regret de ta mort.
DON RODRIGUE
D'une indigne pitié ton audace est suivie :
Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?
LE COMTE
Retire-toi d'ici.
DON RODRIGUE
Marchons sans discourir.
LE COUTE
Es-tu si las de vivre?
DON RODRIGUE
As-tu peur de mourir ? 440
LE COMTE
Viens, tu fais ton devoir, et le ûls dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père.