‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 26 sur 619 · L'INFANTE, LÉONOR · texte numérisé non relu

L'INFANTE, LÉONOR

l'infante .

Hélas 1 que dans l'esprit je sens d'inquiétude î Je pleure ses malheurs, son amant me ravit ; Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène Fait renaître $ la fois mon espoir et ma peine * ; 510

Et leur division, que je vois £ regret, Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.

lkono*.

Cette haute vertu qui règne dans votre âme Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme?

l/infante.

Me la nomme point lâche, à présent que chez moi 515

Pompeuse et triomphante elle me fait la loi : Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère. lia vertu la combat, mais malgré moi j'espère , Et d'un si fol espoir mon cœur mal défendu Vole après un amant que Chimène a perdu. 520

LÉONOR

Vous laissez choir ainsi ce, glorieux courage, Et la raison chez vous perd ainsi son usage ?

l'infante.

Ah ! qu'avec peu d'effet on entend la raison, Quand le cœur est atteint d'un si charmant poison ! Et lorsque le malade aime sa maladie*, 525

Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie* 1

LÉONOR

Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux ; Hais enfin ce Rodrigue est indigne de vous A.

l'Infante.

Je ne le sais que trop ; mais si ma vertu cède, Apprends comme l'amour flatte un cœur qu'il possède. 530

Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat, Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat, Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.

1. Yar. Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1037-56) S. Yar. Alors que le malade aime sa maladie (1637-44) Yar. 8itôt que le malade aime sa maladie. (1648-60)

3. Yar. 11 ne peut plus souffrir que l'on y remédie. (1637-36)

4. for. Hais toujours ce Rodrigue est indigne de vous. (1637-36)

Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?

J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits 555

Les royaumes entiers tomberont sous ses lois ;

Et mon amour flatteur déjà me persuade

<jue je le vois assis au trône de Grenade,

Les Mores ' subjugués trembler en l'adorant,

L'Arngon recevoir ce nouveau conquérant, 540

Le Portugal se rendre, et ses nobles journées

Porter delà les mers ses hautes destinées,

Du sang des Africains arroser ses lauriers* :

Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers *,

Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, 545

Et fais de son amour un sujet de ma gloire.

LÉONOR

Mais, Madame, voyez où vous portez son bras Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.

l'infante.

Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage; Ils sont sortis ensemble : en faut-il davantage? 550 i

LÉONOR

Eh bien I ils se battront, puisque vous le voulez * ; Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez ?

l'infante.

Que veux- tu? je suis folle, et mon esprit s'égare : Tu vois par là quels maux cet amour me prépare 5. Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555

Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.

Page 1